Catastrophe minière de Fouquières lez Lens    LES PHOTOS    LE POEME      L'EXPO

Que s'est-il passé le  4 Février 1970 ? On le perçoit confusément.

 

La fosse 6 de Fouquières-lez-Lens doit être fermée pro­chainement. Chaque poste, environ 200 mineurs y descendent, tandis que le charbon est remonté par la fosse 3 de Méricourt sous Lens de sinistre mémoire : 1906. Ceux qui y descendent n'y pensent cependant plus, sauf le 10 mars marqué chaque année par des manifestations officielles, une cérémonie du souvenir.

D'une bowette reliant le puits 6 (entrée d'air) au puits 2 de Billy-Montigny (retour d'air) part une voie en creusement déjà bien avancée (traçage) pour permettre l'exploitation d'un gise­ment de charbon dans le quartier ; le travail est exécuté sur trois postes. L'aérage secondaire est assuré par un ventilateur élec­trique de 10 CV situé dans la bowette un peu avant l'entrée du traçage ; une ligne de ventubes amène l'air « à fronts » ; il est apparu nécessaire de remplacer ce ventilateur par un ventilateur de 20 CV, opération prévue dans la nuit du 3 au 4 février.

 

Au cours de cette nuit, l'équipe de traceurs effectue un premier tir vers minuit, un second vers 3 heures ; les produits abattus sont évacués ; les hommes quittent leur chantier pour remonter au puits 6.

 

Vers 5 heures, le courant est coupé dans tout le quartier. L'électromécanicien branche le ventilateur de 20 CV, va au transformateur, attend l'ordre de rétablir le courant pour procéder aux essais du ventilateur dont la mise en place est réalisée par un porion et une équipe de quatre ouvriers, opération terminée vers 6 h 45.

 

L'équipe de traçage du poste du matin (trois traceurs, un boutefeu, un chargeur), un porion du service des études, deux contrôleurs de matériel, attendent à l'entrée du traçage la mise en route du ventilateur qui chassera le grisou qui aurait pu s'accumuler au fond de ce traçage. Un conducteur de locotracteur termine les manoeuvres de remplacement des berlines pleines par des berlines vides. Des ouvriers, descendus par la fosse 3, passent par petits groupes dans la bowette pour se rendre à leur chantier, la taille 48 située près du puits No 2.

 

Aux environs de 7 heures, soudain une explosion formidable dont le souffle brûlant bouscule, plaque des hommes au sol, en fracasse d'autres contre les parois de la bowette, détruisant le matériel, provoquant des éboulements, dégageant un nuage de poussières. Le sol a tremblé. Puis, dans la nuit de la mine, c'est le silence. Presque aussitôt troublé par des gémissements.

 

Le délégué mineur, Joseph Vinois, venait de passer peu de temps auparavant devant l'entrée du traçage. Il discutait avec Louis Dumont. L'explosion les couche tous deux à terre. Ils s'interpellent. Ils sont saufs. Aveuglés par la poussière, ils restent quelques instants sur place, puis se dirigent vers l'endroit de l'explosion. Des hommes sont déchiquetés, des brûlés hurlent, des blessés coincés dans les éboulis appellent à l'aide ... Vision atroce.

 

Le délégué donne l'alerte. Des mineurs des quartiers voisins portent les premiers secours. entre-temps, à Lens, au poste central des sauveteurs professionnels de la mine, sept hommes, surveillant en permanence, nuit et jour, de petites lampes rouges reliées chacune à un puits, ont été alertés. Tandis que la sirène hurle, un avertisseur appelle les autres sauveteurs à leur domicile. L'opération sauvetage est déclenchée ; des sauveteurs profes­sionnels vont prendre le relais des sauveteurs sur place. Des ambulances montent dans le hurlement des sirènes vers le carreau de la fosse où les grilles s'entrouvrent et se referment à leur passage. Les routes menant à l'hôpital Sainte-Barbe de Fouquières-lez-Lens et à l'hôpital Darcy d'Hénin-Liétard sont balisées par la police.

 

Au fond de la mine, l'électromécanicien se trouvant auprès du transformateur a été plaqué contre la paroi de la galerie, jeté à terre, roulé sur plusieurs mètres, le visage en partie brûlé. Le temps de reprendre ses esprits, le temps que le nuage de poussières se dissipe quelque peu, il entrevoit des corps allongés près de lui, se relève, court comme un fou jusqu'à ce qu'il rencontre les premiers mineurs venus au secours des victimes.

 

Le boutefeu bavardait avec l'un des deux contrôleurs de matériel dans la partie de la bowette au-delà de l'entrée du traçage, dans l'attente de reprendre le travail. Le souffle de l'explosion les a plaqués au sol, les poumons en feu, la tête sur le point d'éclater. A quatre pattes, ils se dirigent vers le puits 2 où des hommes les font remonter à la surface.

 

Les sauveteurs dégagent les blessés, les morts ; opération compliquée par la rupture d'une canalisation d'eau dans le tra­çage. Aussitôt remontés, les blessés sont conduits à l'hôpital en ambulance, sirène hurlante, escortée par des motards de la gendarmerie.

Vers 9 h 40, dans un local de la fosse transformé en chapelle ardente, sont amenés les deux premiers corps. A 10 h 30, sur les lieux de la catastrophe, il n'y a plus ni blessés, ni morts.

 

 

La sirène des ambulances, leur va-et-vient, c'est pour les familles des mineurs l'annonce d'une catastrophe. Certaines vont de la fosse 6 à la fosse 3. Avec le pointage des lampes, qui sait, on pourrait savoir. Aux abords de la fosse dont la grille est fermée, la foule devient plus dense au fil des heures. De nombreuses familles vivent une attente anxieuse.

 

Dans la chapelle ardente, on a peine à reconnaître certains corps mutilés, brûlés ; des numéros de lampe sont fondus. A onze heures, toutes les victimes ont été remontées, mais im­possible d'en avoir la liste : toutes ne sont pas encore identifiées. Ce n'est qu'en début d'après-midi que les noms des victimes sont connus. Entre-temps, les familles avaient été averties ; les grilles s'ouvrent maintenant devant elles. Des scènes déchirantes...

 

Morts, le porion et les quatre ouvriers qui avaient procédé au changement du ventilateur. Morts également à l'entrée du traçage : le porion du service des études, deux traceurs, l'un des contrôleurs de matériel. Morts entre le transformateur et l'entrée du traçage, sept mineurs qui se rendaient à la taille 48. 15 hommes tués sur le coup ; le seizième, mortellement blessé, est décédé à son arrivée à l'hôpital, René Dubois, de Lillers. La mort a fait 13 veuves et 39 orphelins, bientôt 40.

Sont hospitalisés

- à l'hôpital Sainte-Barbe de Fouquières-lez-Lens Armand Cathelain de Billy-Montigny, Edouard Gallet de Méricourt sous Lens, Roger Hameau d'Hénin-Liétard, Léonce Maerten de Lillers, Jean-Marie Vasseur de Méricourt sous Lens, Eugène Vextar de Lillers.

- à l'hôpital Darcy d'Hénin-Liétard : Jean Karaszek de Fouquières-lez-Lens, René Loget de Rouvroy sous Lens, Claude Wartelle de Fouquières-lez-Lens, Gérard Nemann de nationalité allemande.

- à la Cité Hospitalière de Lille : Bernard Antinori de Noyelles-sous-Lens et Ziolkowski de Rouvroy.

Dans cette fosse 6 de Fouquières qui n'avait été frappée directement par aucune catastrophe, le grisou a tué seize mineurs, en a blessé grièvement douze autres. Quelques-uns, moins atteints, ont pu regagner leur domicile après avoir reçu les soins

appropriés à leur état.

Coïncidence, cinq ans auparavant, à deux jours près, 21 mineurs étaient tués dans des circonstances à peu près identiques au 7 de Liévin à Avion. Mais à Fouquières, l'explosion s'explique assez mal : le courant électrique n'avait pas été rétabli, les dernières mesures de grisou n'indiquaient aucune teneur anormale. Le délégué mineur était lui-même passé dans le secteur quelques minutes avant l'explosion : tout était en ordre.

Cependant, comme devait le déclarer l'ingénieur du siège, au moment de l'explosion, la teneur en grisou devait être au point critique de 6 à 7 %. L'électricité étant coupée dans le secteur, si coup de grisou il y a eu, on ne sait pas d'où est venue l'étincelle qui a provoqué l'explosion, ce que les enquêteurs s'efforceront de rechercher.

Les membres du Gouvernement ont appris la nouvelle de la catastrophe à l'issue du Conseil des Ministres. Dans le courant de l'après-midi, M. Ortoli, ministre du Développement industriel et de la Recherche scientifique, arrive à la fosse 6, accompagné de M. Dumont, préfet de la région du Nord. De la foule montent quelques cris hostiles. Après s'être fait expliquer les circonstances de la catastrophe, le ministre se rend à la chapelle ardente, s'incline devant les corps des victimes ; puis, quittant la fosse tragique, il rend visite aux blessés soignés dans les hôpitaux, et regagne Paris par la route.

On note, sur le carreau de la fosse 6, la présence de nombreuses personnalités : autorités civiles et judiciaires, membres de la Direction des Houillères, représentants de tous les syndicats, parlementaires et élus locaux, Mgr Huyghe, évêque d'Arras. Ceux qui n'ont pu venir ont adressé des témoignages de sympathie. C'est la France, c'est la grande famille des mineurs qui est une nouvelle fois encore en deuil.

 

Vers 18 heures, dans la chapelle ardente, en présence de membres des familles, les corps des victimes sont placés dans les cercueils et ramenés à leur domicile respectif. Une longue veillée funèbre avant les funérailles.

 

Jadis, les mineurs gagnaient tranquillement à pied « leur » fosse. Comme il est déjà loin ce bon vieux temps ! Maintenant, avec la concentration de l'exploitation du charbon sur un puits, la plupart sont obligés de parcourir un ou plusieurs kilomètres à vélo, à mobylette ou en voiture pour gagner le puits de des­cente ; et ce n'est pas tout, il leur faut bien souvent parcourir des centaines de mètres, sinon plus d'un kilomètre, pour se rendre, sous terre, à leur lieu de travail.

 

La situation des mutés est pire. Avec la récession, et l'épuisement du gisement, de nombreuses fosses ont été fermées à l'ouest du Bassin minier (anciens groupes d'Auchel et de Bruay). La plupart des mineurs de ces fosses ont été mutés dans celles du groupe Centre d'où seront extraites, en principe, les dernières tonnes de charbon. Des autobus transportent chaque jour de l'ouest du Bassin vers le centre un nombre important de mineurs qui, pour la plupart, sont partis de leur maison plus de 12 heures. Comme il y a deux siècles !

 

Des victimes habitaient Fouquières-lez-Lens, des com­munes voisines, ou hors du bassin minier. Faisons connaissance avec chaque famille, discrètement et dans un esprit fraternel.

 

A Fouquières-lez-Lens

·    5, rue E.-Roux, le porion André LOY, 40 ans ; une veuve et trois enfants dont le dernier a 10 ans.

·    36, rue Boussac, le porion Tadeusz GORECKI, 47 ans : deux orphelins ; la maman est morte il y a 8 mois ; le cadet a été recueilli par une tante ; l'aîné fait son service militaire, il a appris la catastrophe en regardant la télévision.

·   ·    9, rue Montdidier, Boleslas WOSZCZYK, 54 ans ; une veuve et un enfant ; Boleslas devait prendre sa retraite en fin d'année.

·   ·    38, rue E.-Zola, François BRAMANSKI, 35 ans ; céli­bataire, a été enlevé à l'affection de sa mère.

A Billy-Montigny,

·          40, rue du Lavoir, Mario SCHIAVONE devait fêter ses 39 ans le 13 février ; il a quitté son pays natal, l'Italie, pour travailler à la mine ; 10 ans d'ancienneté ; une veuve et deux enfants.

·         4, rue de Souchez, Francesco BARONE, 54 ans ; 21 années de services dans les mines ; presque chaque jour, je rencontrais son épouse conduisant leur fils à l'arrêt d'autobus où il prenait un car pour scolaires.

A Noyelles-sous-Lens :

·        58, rue de Lorraine, Jean-Pierre ANTINORI, 20 ans, le bel âge ; son épouse attend prochainement son second enfant : il ne connaîtra jamais son père.

·        14, rue d'Harnes, François MILENKIEWICZ, 47 ans 1/2 ; une veuve et trois enfants.

A Méricourt sous Lens :

·          87, rue Arago, cité d'Artois, Etienne STEPINSKI, 36 ans ; une veuve et deux enfants âgés de 5 ans 1/2 et 10 ans.

·        34, rue Roberval, cité d'Artois, Jean VICZENA, 49 ans ; 33 années de services ; une veuve et un enfant de 14 ans 1/2.

·        7, rue Davy, Emile LOURME, 39 ans ; une veuve et sept enfants âgés de 4 à 17 ans.

·        No 13, Pavillon 4, cité de la Fosse 3, Félix MUSTAR, 33 ans ; une veuve et deux enfants de 7 et 8 ans.

·        No 43, Pavillon 2, cité de la Fosse 3 : c'était la demeure de Casimir SZCZESNY, 44 ans ; célibataire ; personne au No 43

Hors du bassin minier :

·       2, rue Jeanne d'Arc, à Annezin - lez - Béthune, René DESRUELLE, 46 ans ; père de quatre enfants.

·       Rue de la Lens à Lillers, René DUBOIS, 39 ans; père de cinq enfants.

·       9, cité de la Roupie à Isbergues, Gabriel ROCHE, 37 ans ; père de cinq enfants.

 

Dans les autobus qui les transportaient à la fosse 3, trois sièges seront inoccupés.

Le jeudi après-midi, à l'Hôtel de Ville de Lens, au cours d'une réunion présidée par M. Souvraz, sous-préfet, réunion à laquelle participent M. Delelis, les maires des communes en­deuillées, des représentants des Houillères et des différents syndicats, sont fixés la date et le déroulement de la cérémonie officielle des funérailles des victimes de la catastrophe : samedi 7 février à 10 heures, sur la place de la mairie de Fouquières-Lez-Lens.

Trois familles ont souhaité des cérémonies privées pour leur défunt : les familles Barone, Desruelle et Roche.

Les organisations syndicales appellent les mineurs du Bassin à faire une grève générale de 24 heures la veille des funérailles. Les communiqués des quatre centrales tendent no­tamment à attirer l'attention sur la sécurité dans les mines exigence du plein respect de la sécurité du travail (C.G.T..), renforcement et mise en application de toutes les mesures de sécurité (C.F.T.C..), mise en place des règles accrues de sécurité (F.0.), exigence de l'amélioration des conditions de sécurité (C.F.D.T..).

Y aurait-il eu catastrophe au 6 de Fouquières-lez-Lens ? Y aurait-il eu 16 mineurs tués ? Si .. .

·          Le creusement du traçage s'effectue sur trois postes et le changement du ventilateur est fait dans un interposte alors qu'il y a mouvement de personnel. Jadis, les postes du matin et de l'après-midi étaient consacrés à la production, le poste de nuit à l'entretien ... Le changement de ventilateur ne pouvait-il pas être effectué un jour de la semaine où la mine sommeille (dimanche ou journée de repos) ? .. .

·          Le siège est grisouteux. Le ventilateur étant arrêté, le grisou va s'accumuler. Y avait-il possibilité d'aménager un système d'aérage secondaire ? Et si la fosse avait été équipée de télé grisoumètres ? ...

·          Pour évacuer le grisou du traçage, et éviter son accumulation dans un autre endroit, on fait fonctionner le ventilateur par à-coups afin de le diluer avec l'air : une opération qui dure environ deux heures. L'équipe de traçage est sur place pourquoi ? ...

 

·          On connaît le chemin que va prendre le grisou : il va entrer dans la bowette empruntée par des mineurs du poste du matin qui se rendent à la taille 48 et qui traversent ainsi une zone dangereuse. Ne pouvait-on les envoyer travailler ailleurs ? Jadis n'y avait-il pas des tailles de « réserve » ? ...

Une inconnue subsiste : comment s'est produite l'étincelle qui a provoqué le coup de grisou ?

En 1983, il n'y aura plus d'extraction charbonnière, a annoncé récemment le directeur général des H.B.N.P.C. Le gise­ment minier du Nord de la France s'épuise, l'extraction devient de plus en plus difficile. Les Houillères ont besoin de subventions pour équilibrer leur budget. Cela coûte au contribuable. Par rapport aux autres sources d'énergie, le charbon devient de moins en moins compétitif ; le pétrole et le gaz naturel reviennent moins chers.

Par ailleurs, les Houillères n'embauchent plus ; et quand bien même elles embaucheraient, il apparaît plus possible de se faire une « demi-pension » dans les mines. Alors les jeunes quittent la région minière.

 

« La réduction des effectifs, l'aggravation des conditions de vie et de travail, la recherche d'une productivité toujours plus élevée, conduisent, à tous les niveaux de l'entreprise, à développer les conditions mêmes de l'insécurité du travail » souligne la C.G.T.. dans un communiqué.

 

De son côté, la C.F.D.T. soutient que « dans le domaine de la sécurité, le progrès technique doit s'affirmer avec autant de vigueur que dans la recherche des impératifs de productivité ».

 

Depuis le 23 janvier 1969, dans le monde, 17 catastrophes minières ou accidents collectifs connus, près de 400 mineurs morts dans la mine. La C.F.D.T. constate « que la mine de 1970 tue dans les mêmes conditions qu'il y a 50 ans. La fatalité ne peut tout expliquer ».

La femme du mineur : comment réagit-elle?

 

Lorsque son mari part au travail, elle ne sait si elle le reverra vivant. Elle est un peu comme la femme d'un marin. Mais, comme l'a dit à sa femme, cet électromécanicien qui, près de son poste de transformateur, a vu et vécu la catastrophe « Je continuerai à descendre. J'y penserai à ce 4 février ; mais, quoi, il faut bien faire son métier. Ce n'est pas le tout d'avoir peur ».

 

Si la plupart des mineurs ont la mine dans le sang, il faut ajouter qu'ils en sont quasiment prisonniers par les avantages inhérents à la profession : logement et soins médicaux gratuits notamment. Aussi, ne faut-il pas s'étonner que, malgré le caractère dangereux de leur métier, ils reprennent pratiquement tous le chemin de la mine après les funérailles de leurs camarades.

Samedi 7, un peu avant 9 heures, je quitte la maison, bien emmitouflé. Il fait un froid vif. M'associant au deuil de la corporation minière, je me rends à pied aux funérailles des victimes de la catastrophe.

Après avoir traversé la route nationale, et un peu avant le pont du Cocorico, je prends la route qui monte sur l'église de Fouquières-lez-Lens. Seul ou par petits groupes, hommes, femmes, enfants prennent silencieusement le même chemin. Des gens débouchent de toutes les rues de la cité du Transval qui fait face à la fosse 6. Des voitures passent sans bruit. Plus l'on avance, plus la foule est dense.

A l'entrée de la fosse, flottent des drapeaux tricolores crêpés de noir. Les deux chevalements dont les molettes sont à l'arrêt, apparaissent plantés dans le sol, tels deux géants. Du haut de leur tour, ils domineront la cérémonie d'adieu de toute une populi pion à ces victimes qu'ils ont remontées de la fosse pour être conduites dans une autre fosse : leur dernière demeure.

 

Au point d'intersection des deux routes principales à l'église, la foule s'engouffre dans la rue qui descend vers la place de la mairie, avançant au coude à coude, tandis que des agents de police maintiennent un couloir pour le passage des convois funèbres et des personnalités. Par-ci, par-là, un mineur en tenue de travail se fraye un passage.

Un corbillard passe, puis un second tandis que j'avance péniblement, trouvant finalement une place sur le seuil d'une porte face à la place de la mairie devant laquelle a été montée une tribune couverte de tentures noires.

Sur la droite, en regardant la mairie, un abri a été aménagé pour les familles, arrivant les unes après les autres, écrasées dans leur détresse. Puis les cercueils. Les mineurs, formant une haie d'honneur, allument la lampe à leur casque. Des couronnes, des fleurs innombrables. Autant de témoignages de sympathie, parmi lesquels ceux des consulats d'Italie et de Yougoslavie. De nombreux drapeaux.

Dans le froid glacial, le face à face des familles et de leurs chers disparus est insoutenable. Des femmes n'en peuvent plus, tombent, sont transportées dans une salle de la mairie aménagée en infirmerie. L'émotion étreint la foule. Plusieurs milliers de personnes. Une foule muette, tendue. Les larmes coulent sur des visages. Chacun a peine à retenir son émotion.

Les personnalités prennent place sur l'immense tribune autorités civiles et militaires, parlementaires, conseillers généraux, maires de la localité et des communes avoisinantes, membres des Directions des Charbonnages de France et des Houillères, respon­sables syndicaux. Parmi ces personnalités, M. Levi Sandry, vice-président de la Commission des Charbonnages européens, S. Exc. l'Ambassadeur d'Italie, Mme Emilienne Moreau, dernière femme « Compagnon de la Libération ». Les hautes personnalités s'in­clinent devant les cercueils.

Le soleil fait une brève apparition et le ciel s'assombrit de nouveau. Les cloches de l'église sonnent le glas. L'attente est crispante.

Du fond de la place montent les accents d'une musique funèbre. Les musiciens de l'Harmonie des Mines de Courrières et de la Fanfare municipale de Fouquières jouent « Le champ du repos ». Les funérailles officielles sont commencées.

Mgr Huyghe, prenant le premier la parole, donne lecture d'un télégramme reçu du Pape Paul VI : « Le Saint-Père profon­dément ému par la récente catastrophe de Fouquières vous charge d'assurer les familles des malheureuses victimes de sa profonde sympathie et de ses prières, et il leur envoie de grand coeur en gage des divins réconforts dans la douloureuse épreuve sa frater­nelle bénédiction apostolique ».

L'évêque du diocèse d'Arras prononce ensuite, non pas une allocution, mais une prière. « Je ne prie pas seulement au nom des chrétiens ou pour des chrétiens, mais aussi avec un grand respect pour toutes les croyances, au nom de ceux qui devant la mort se posent des questions dont ils savent bien qu'elles ne peuvent pas rester sans réponse ». Il prie pour les « seize mineurs qui sont morts au moment où ils travaillaient pour le service de tous ». Il prie pour chacun des blessés de la catastrophe ; pour ceux qui pleurent : les veuves, les orphelins, les parents, les amis, « pour tous ceux qui, aujourd'hui, ont le coeur déchiré » ; pour tous les mineurs. Et d'inviter ceux qui le peuvent et le veulent à s'unir dans une même prière : « Notre Père... »

L'Harmonie des mines interprète une marche funèbre.

 

Puis, M. Joseph Vinois, délégué mineur de la fosse 6, rescapé de la catastrophe, apporte aux familles le témoignage du fraternel soutien, de la solidarité de tout le personnel, de toutes les organisations syndicales du Bassin Minier et des familles de mineurs.

Il rappelle la catastrophe du 5 février 1965 à la fosse 7 d'Avion et ce qu'avait dit à l'époque le représentant des organi­sations syndicales : « ce qui devrait prédominer avant tout, et au-dessus de tout, c'est le respect de l'ouvrier et en particulier de sa sécurité ». La voix des mineurs et de leurs représentants n'a pas toujours été écoutée : « Trop souvent malheureusement les notions de rendement et de production passent avant la sécurité. (...) La mine est le plus souvent cruelle à partir du moment où l'on ne respecte pas les règles et les normes de la sécurité du travail (...) Les impératifs de la productivité ont conduit, au cours de ces dernières années, à une aggravation des risques ; les accidents collectifs et individuels se sont accrus, malgré un personnel considérablement réduit d'année en année ». Et de conclure : « Notre corporation, de tout temps, à tout moment, a su accomplir son devoir. Elle a aussi des droits qu'elle revendique non pas comme une faveur, mais comme une exigence de fait. Elle est en droit, elle a le devoir, par respect pour la mémoire de ces camarades, et pour elle-même, d'obtenir que toute la clarté soit faite sur les causes de la catastrophe ».

M. Ortoli, ministre du Développement industriel et de la Recherche scientifique, déclare

« Nous sommes aujourd'hui réunis dans la douleur, la liste des enfants de la grande famille de la mine, morts au champ d'honneur du travail vient de s'allonger encore (...). Pourquoi faut-il parfois que malgré la vigilance des hommes et les progrès techniques, les deuils succèdent aux deuils ? »

Le ministre rappelle la mort des quatre mineurs du siège Barrois fin 1969 et les faits qui se sont déroulés mercredi au fond de la fosse 6. Devant la douleur des familles, « les mots sont impuissants à traduire l'émotion qui nous saisit tous ». La communauté des mineurs est là pour les soutenir...

Il poursuit, s'adressant aux mineurs : « Hélas, malgré les efforts constants de tout le personnel des Houillères, le danger, le plus vieux compagnon de route des mineurs n'a pu être éliminé. Mais le tragique accident qui vient de nous le rappeler si doulou­reusement, nous montre aussi qu'il ne peut y avoir de trêve dans la recherche d'une plus grande sécurité. C'est ma profonde conviction. Je compte sur votre expérience et sur celle de vos délégués pour appuyer l'effort que nous avons le devoir de pour­suivre à tous les instants, à tous les niveaux, pour améliorer nos connaissances, nos moyens de protection et en premier lieu je m'attacherai personnellement à ce que l'enquête en cours sur les causes de cette catastrophe puisse y contribuer, j'y suis résolu.

 

Au nom du Président de la République qui m'a dit son émotion profonde, et au nom du Gouvernement, je m'incline devant votre douleur et je salue une dernière fois vos courageux compa­gnons dont le souvenir restera gravé dans ma mémoire ».

 

Un roulement de tambours. Les drapeaux s'inclinent devant les cercueils. La sonnerie aux morts retentit. Des personnes, prises de malaise, sont transportées à l'infirmerie. Les personnalités présentent leurs condoléances aux familles des victimes. La poi­gnante cérémonie des funérailles officielles est terminée.

 

 

De la place monte l'appel insupportable des morts, dont les cercueils sont mis dans les corbillards pour être transportés dans les localités dont ils sont originaires où un ultime hommage leur sera rendu. Des ambulances passent.

 

Sur la place restent les trois cercueils qui contiennent les dépouilles mortelles d'André Loy, de François Bramanski et de Boleslas Woszczyk. M. Caudrelier, maire, leur adresse un dernier adieu ; il souligne qu'en 1970, il est possible, grâce au progrès, de sauvegarder la santé et la vie des mineurs. Pour cela, le progrès « devrait être mis au service de l'homme ».

 

Pendant son allocution, un groupe de jeunes, l'oeillet rouge à la boutonnière du veston, trouble le recueillement par des cris une vente de journaux? Ils sont montés de suite dans des cars de police et conduits au commissariat de Billy-Montigny : ils se proclament maoïstes.

Tandis que les corps de François et de Boleslas sont conduits au cimetière de Fouquières, celui d'André est transporté au cimetière d'Hénin-Liétard où, déposé face au monument des victimes du travail, M. Piette, conseiller général et maire, entouré des élus locaux et en présence des personnalités héninoises, apporte le dernier hommage de la population avant l'inhumation dans le caveau familial.

Les corps de Jean-Pierre Antinori, Tadeusz Gorecki et François Milenkiewicz sont ramenés à Noyelles-sous-Lens et dis­posés sur des tréteaux dressés sur le terre-plein de l'église devant le monument élevé à la mémoire des victimes du travail et de la catastrophe de Courrières de 1906.

M. Dehon, de l'intersyndicale C.G.T. de la fosse 3 de Méricourt, et M. Cerf, maire, rendent un dernier hommage aux trois victimes ; ils concluent tous deux en insistant sur la priorité du respect des règles de sécurité, M. Cerf ayant souligné que le problème humain de la sécurité « le seul valable, dépasse tous les impératifs économiques ».

Puis, l'abbé Petit, curé de la paroisse, bénit les trois cercueils conduits ensuite au cimetière tout proche.

A Méricourt sous Lens, ce sont les corps d'Emile Lourme, Félix Mustar, Etienne Stepinski, Casimir Szczesny et Jean Viczena qu'accueille sur le parvis de l'hôtel de ville, M. Hotte, maire, entouré des membres de son conseil municipal.

Prenant seul la parole, il rappelle le lourd tribut payé à la mine par la population de Méricourt depuis 1906 ; il dit en substance que le progrès ne doit pas être seulement consacré à l'augmentation du rendement et de la production, mais être avant tout au service de l'homme. « Non, la mine ne doit pas fatalement tuer ».

Après son allocution, le corps d'Emile Lourme est conduit au cimetière de Méricourt, les corps des trois autres victimes sont transportés au cimetière de Sallaumines

Le corps de Mario Schiavone est conduit au cimetière de Billy-Montigny où, en présence de nombreuses personnalités dont MM. Marussi, consul d'Italie, et Mentasti, agent consulaire, l'aumônier Fortunato, directeur de la mission italienne du Douaisis, célèbre un office.

M. Beaufils, maire, exprime ensuite l'émotion générale suscitée par la disparition brutale de Mario Schiavone, rend hom­mage aux mineurs en général et plus particulièrement au disparu ; puis, présente à Madame Schiavone et aux siens les condoléances émues de la municipalité et de la population.

 

M. Mario Schiavone est inhumé en terre billysienne, une terre d'accueil devenue terre d'exil.

La veille, avaient eu lieu dans l'après-midi les funérailles de Francisco Barone, également inhumé dans le cimetière de Billy-Montigny en présence de personnalités et selon les rites des Témoins de Jéhovah.

 

 

Le corps de René Dubois est reconduit à Lillers ; il est accueilli en l'église paroissiale par l'abbé Hazebaert, doyen, qui célèbre l'office des morts.

Au cours de son homélie, celui-ci rappelle les noms des Lillerois, victimes de leur travail à la mine au cours des dernières années, et de souligner : « Nous prenons mieux conscience que le car passant chaque jour à 4 h 30, amenait nos amis à un travail dangereux et très dur. Il nous faut faire appel à une solidarité plus forte de tous pour qu'à travers l'effort de produc­tivité, l'homme ne soit jamais sacrifié ».

Après la cérémonie religieuse, une délégation de mineurs, un nombre important de personnalités, une foule considérable accompagnent René Dubois et les membres de sa famille au cimetière local où l'abbé Hazebaert bénit une dernière fois le corps. Un représentant de la C.G.T. donne lecture de l'allocution prononcée à Fouquières-lez-Lens. Et c'est l'inhumation.

A Annezin-lez-Béthune, cérémonie privée pour les funé­railles de René Desruelle.

Dans la matinée, de nombreux parents et amis défilent devant le cercueil, au no 2 de la rue Jeanne d'Arc. Vers 11 h 30, les charitables de la confrérie d'Annezin procèdent à la levée du corps conduit directement au cimetière, escorté par des mineurs en tenue de travail.

 

Avant l'inhumation, M. Capelle, maire, rappelle que René est un enfant d'Annezin ; il est descendu à la mine à 14 ans, il a 31 années de service. Ancien résistant. Footballeur jusqu'à 43 ans. Un exemple pour les jeunes. Trois ans avant la retraite, un cruel destin l'enlève à l'affection des siens à qui il présente les condoléances du conseil municipal.

A Isbergues, émouvantes funérailles également privées de Gabriel Roche.

Dans chaque commune, une délégation de mineurs en tenue de travail, des personnalités on nombre et de toutes les opinions, une foule considérable, ont participé aux cérémonies.

 

Ceux qui le voulaient pouvaient s'associer au deuil des familles le dimanche par une démarche complémentaire ; des services religieux étaient célébrés :

 

A 9h30 Chapelle de la Cité d'Artois, à Sallaumines. A 10 h 00 : Communauté yougoslave, à Méricourt.

A 10 h 30 : Eglises de Billy-Montigny, Fouquières-Lez-Lens, Noyelles-sous-Lens.

A 11 h 30 : Communauté polonaise, église de Méricourt Corons.

 

 

Comme après toute catastrophe, une information judi­ciaire est ouverte de façon à rechercher les responsabilités  encourues et à éviter le retour de catastrophes identiques. Cela se traduit par une information pour homicide et blessures invo­lontaires contre X ... L'affaire est confiée à un juge d'instruction du Tribunal de Béthune.

 

Le syndicat des mineurs C.G.T. de la section de Cour­rières s'est constitué partie civile afin que, notamment, toute la lumière soit faite sur les causes de la catastrophe.

 

Pour la première fois peut-être en France, un juge d'instruction décide de mener son enquête sur les lieux mêmes de la catastrophe, à 645 mètres sous terre. Son souci : la recherche de la vérité.

 

Le vendredi 20 février, vers 7 heures du matin, il descend à la fosse 6, accompagné de sa suite : un substitut, un greffier, un capitaine de gendarmerie et des photographes spécialisés. Le chef du siège et une personnalité des Houillères servent de guides. Au cours de cette visite qui dure près de sept heures, tout est vérifié ; rien - dans la mesure du possible - n'est laissé au hasard.

 

L'instruction reste secrète. Mais le juge a découvert au moins quelque chose qu'il peut révéler à sa remonte : « J'ai pu me rendre compte un peu mieux du travail des hommes et de leur remarquable courage ! ».

 

En définitive, une « surchauffe » consécutive à la manoeuvre d'un treuil sur une installation bloquée aurait provoqué une température suffisante pour allumer le grisou. La véritable cause de la catastrophe ? ...

Les fosses 2 de Billy-Montigny, 3 de Méricourt, 6 de Fouquières : des fosses évocatrices de la terrible catastrophe de Courrières de 1906.

Dans l'enceinte du « silo » de Méricourt Corons où re­posent les restes des 272 victimes non reconnues, une modeste stèle se dresse contre un mur, au bout d'une allée

A LA MEMOIRE DE NOS MORTS
4 Février 1970

ANTINORI         Jean-Pierre

BARONE           Francesco

BRAMANSKI      François

DESRUELLE      René

DUBOIS             René

GORECKI          Tadeusz

LOURME           Emile

LOY                  André

MILENKIEWICZ François

MUSTAR           Félix

ROCHE            Gabriel

SCHIAVONE     Mario

STEPINSKI       Etienne

SZCZESNY       Casimir

VICZENA              Jean

WOSZCZYK         Boleslas

 

 

 Stèle (Photos Christian Vallez)

Le Comité d'Etablissement du Siège 3

 

Récit d'un rescapé PIERRE PAILLIOT (1925-1998)

 

Les photos de relais envoyés par Christian VALLEZ

 

 

 Extrait de Catastrophe et accidents collectifs dans les H B N P C par Henri Bourdon

 

   HAUT        ACCUEIL   Télécharger le document  LES PHOTOS

RETOUR CATASTROPHES DANS LES MINES