BRUAY-EN-ARTOIS    (7 février 1951)

 

Consciencieusement, Henri Grave, délégué mineur à l'hygiène et à la sécurité de la fosse 5 bis de Bruay, visite les chantiers et quartiers de sa fosse.

A la suite d'une visite réglementaire, le 13 janvier 1951, il note sur son cahier de rapports que, dans une taille, « il faudrait boiser des échelles à chaque rallonge, le toit étant mauvais » et que, revenant par une bowette, il a constaté « qu'un cadre était parti et demande également de trousser les cadres de cette bowette ».

Le 30 janvier, il descend à l'étage 564 avec un contrôleur du Service des Mines et note le parcours effectué lors de cette visite supplémentaire sur son cahier, au n° 198. Le 5 février, il signale le danger que présentent les poussières.

Le 7 février, dernière descente. Il se trouve dans un montage situé dans un quartier isolé dont on prépare l'exploi­tation du charbon. A 679 mètres sous terre, il note sur son carnet : « Trop de poussières. Grave danger ».

Et d'un seul coup, une formidable explosion. 11 morts, dont Henri Grave. Brûlés vifs, déchiquetés. Il est 9 h 30.

L'explosion n'a pas été perçue dans les autres quartiers de la fosse éloignés de plusieurs centaines de mètres. Dans les installations du jour, on n'a rien ressenti ; le ventilateur fonctionne normalement. Dans les maisons, les ménagères s'apprêtent à partir au marché ; il est mercredi.

Une sirène retentit. Chacun s'arrête. On s'interroge. « C'est au 5 bis ». Hommes, femmes accourent. Se heurtent à des grilles fermées. Aucun mot ne peut exprimer leur angoisse.

L'équipe de secours du poste de Lens, des ambulances arrivent.

Un brûlé, un blessé grave, cinq blessés légers sont remontés et dirigés sur l'hôpital Sainte-Barbe de Bruay.

Les sauveteurs descendent avec leur matériel. Des éma­nations de gaz les empêchent d'accéder aux lieux de l'explosion. Munis d'appareils respiratoires, ils explorent les décombres. Ils avancent.

A 11 h 30, remonte du premier corps déposé dans les lavabos pour une toilette sommaire. Et ainsi, pour les dix autres corps au fur et à mesure de leur remonte. Identification par les familles. Une démarche déchirante.

En début d'après-midi, les corps sont transportés dans une petite pièce tendue de noir derrière l'hôpital Sainte-Barbe. Onze cercueils, onze noms gravés. Hier vivants, aujourd'hui morts.

Devant un cercueil, quelqu'un dépose un paquet contenant du beau linge. « Je ne veux pas que sa femme le voit revenir comme il est ; elle en mourrait ... Je vais l'habiller ici avant qu'on ne l'emporte ». Un frère.

Dans la soirée, les corps des victimes sont rendus à leurs familles. Sept sont de Divion : six demandent des funérailles religieuses, la septième des obsèques civiles. Les sept familles acceptent des funérailles collectives. Quant aux familles des trois victimes de Bruay, celle du boutefeu SPETEBROOT tient à garder le corps qui sera enterré civilement le dimanche 11 février. La famille du délégué Grave, d'Annezin, fait part qu'elle ne tient pas à participer à des funérailles collectives.

Entre-temps, à l'hôpital Sainte-Barbe, cinq blessés re­prennent leurs sens. Ils ne se souviennent de rien. Une fois lavés et les soins donnés, ils reçoivent leurs proches.

Madame Octave Bruhier, son bébé sur les bras, retrouve son mari, blessé à la tête. Le jeune Charles Hanot (21 ans) n'a été que légèrement commotionné ; il se trouvait dans un cul de sac au moment de l'explosion. Jacques Hémery (15 ans) était allé chercher une lampe pour Henri Grave lorsque l'explosion s'est produite ; son frère jumeau Albert aurait dû être avec lui ; c'était son jour de suivre des cours au centre d'apprentissage.

Sur la demande de la Direction du Bassin, le docteur Zimmer, arrivé à l'hôpital Sainte-Barbe, est en permanence au chevet de Paul Lenoir : oxygène, plasma, greffes de la peau. Brûlé à 80 %, il s'éteint le lendemain de la catastrophe. La douzième victime.

Son corps est rendu à la famille ; ses funérailles auront lieu à Fouquereuil.

Les obsèques collectives ont été fixées au samedi 10 février à 10 heures.

Vers 8 h 30, des ambulances du groupe de Bruay amènent les cercueils dans une chapelle ardente aménagée la veille à l'intérieur de la mairie de Divion.

Dans la chapelle, reposent dix corps, la famille de Grave étant revenue sur son intention initiale. Parents, amis, camarades, personnalités, la grande famille de la corporation minière, défilent devant les cercueils.

Peu avant 10 heures, les corps de Grave et de Bugny sont placés dans une autre salle de la mairie.

A 10 heures, commence la cérémonie religieuse. Mgr Perrin, Mgr Evrard, un évêque polonais procèdent à la levée des autres corps. Les cercueils sont emmenés et posés sur deux camions plates-formes garnis de tentures. noires, puis conduits devant le parvis de l'église de Divion. Face au parvis, une tribune où prennent place les officiels.

Les chars funèbres se rangent côte à côte. Des drapeaux, vingt mineurs en tenue de travail avec leur lampe, forment une garde d'honneur.

La cérémonie religieuse se déroule sur la place : absoute, suivie d'une allocution prononcée par Mgr Perrin.

C'est ensuite les obsèques officielles. Les corps de MM. Grave et Bugny sont amenés et déposés sur les camions, à côté des autres cercueils.

Les obsèques officielles ? Une série de discours dont l'ordre a été réglé par les maires de Bruay et de Divion en accord avec les syndicats : M. Bouchendhomme, maire de Divion ; M. Quéant, délégué mineur suppléant de la fosse 5 bis ; M. Pierrain, au nom de la C.F.T.C. ; M. Morel, au nom de F.O. ; M. Duguet, au nom de la C.G.T. ; M. Caudron, Maire de Bruay ; M. Laffon, président du Conseil d'Administration des H.B.N.P.C. ; M. Phalempin, préfet, représentant le Gouvernement. Chaque orateur est annoncé au micro par un Maître des cérémonies des pompes funèbres venu spécialement de Paris pour régler l'ensemble de la cérémonie.

·             M. Bouchendhomme

« ... 9 veuves, des papas, des mamans éplorés (...). 12 orphelins (...). Point n'est besoin d'imaginer ni de broder sur cette tristesse. Je demande qu'on laisse la grande famille, que forment ensemble les mineurs, se recueillir en toute simplicité devant les corps de leurs camarades. Je demande que l'on res­pecte la mémoire des familles si durement éprouvées, lesquelles méritent toute notre affection à un moment de la vie où les uns pouvaient aspirer à un repos bien gagné et les autres, au seuil de la vie, avaient bien le droit de croire au bonheur » ...

·           M. Quéant

Dans cette catastrophe, il n'y a pas de fatalité. Les rapports du délégué sont là : ils accusent. « Que fait-on des rapports des délégués au groupe de Bruay ? A quoi sert le Service des Mines ? » ...

Il présente les victimes : Henri Housselin (34 ans), marié, 1 enfant, « 5 ans derrière les barbelés, surveillant au jour, muté au fond suite au décret de compression du personnel depuis deux mois » ... Le boutefeu Paul Spetebroot, « qui devait prendre sa retraite le 31 mars » ... Maurice Boucly, mort « à quelques semaines seulement de sa retraite » ... Le jeune Paul Lenoir, « mineur malchanceux qui depuis deux ans travaille à la fosse 5 et fut blessé 16 fois » ... Antoine Karwa, « 51 ans, qui vient de perdre un fils et dont la femme était obligée de partir tous les jours travailler aux textiles pour que ses enfants puissent continuer leurs études » ... Le jeune Jean Fréville, « descendu à l'âge de 20 ans pour permettre à ses vieux parents de conserver un logement » ... Léon Brayelle, 42 ans, porion, dont la Direction n'avait pas averti la famille et dont la petite fille s'entendit interpellée par ses petites copines : « Tu vas en classe et ton papa est tué » ... Antoine Jackowski, un vieux mineur estimé de tous ... Marcel Bugny, 40 ans, dont « la femme est couchée depuis de longs mois » ... Simon Tinchon, 25 ans, « estimé de tous ses camarades » ... Frédéric Billet, 20 ans, « jeune mineur arraché à ses parents en pleine jeunesse » ... Henri Grave, « toujours sur la brèche, venant tous les jours d'Annezin avec quelques tartines pour passer sa journée, à qui M. X ... a toujours refusé une maison pour le rapprocher de son travail ».

A toutes les victimes « de la rapacité patronale, je présente au nom de tous les mineurs du siège 5 les condoléances les plus sincères. Avec un dernier adieu, soyez assurés, camarades, que nous continuerons le combat afin que jamais nous n'ayons plus à déplorer de telles tragédies et que l'ouvrier soit enfin heureux de vivre en travaillant » ...

• M. Pierrain

Des ouvriers, un porion, un délégué « se sont trouvés ensemble au rendez-vous de la mort et unis pour l'éternité ». Le Destin semble dire : « Mineur, cesse toute querelle et vis en paix. N'oublie pas que dans ta profession la mort rôde autour de toi (...). Souviens-toi qu'en assurant ta propre sécurité, c'est souvent celle d'autres camarades que tu assures. Agent de maîtrise, technicien, souviens-toi que s'il est dans ton rôle d'assurer une marche normale de l'exploitation, elle ne peut être réalisée au détriment de la sécurité des travailleurs ». Même appel auprès des directeurs de bassins et de groupes. « Il faut que sur la mine passe le souffle de la primauté de l'humain : l'homme d'abord ».

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·                             M. Duguet

C'est d'abord un rappel de catastrophes et d'accidents dans les bassin miniers. Fatalité ? Malchance ? Non. « La faute en incombe à ceux qui ont la responsabilité de l'exploitation des mines, c'est-à-dire au Gouvernement-Patron qui se montre de plus en plus comme le plus féroce des exploiteurs, et aux Directions des Mines ». Les responsables : Messieurs les Ministres, Messieurs les Directeurs, Messieurs les Ingénieurs ...

« Devant de telles catastrophes, notre douleur est grande, notre cœur saigne (...), mais si notre cœur saigne, nos poings se serrent et notre colère gronde ». L'Etat-Patron dépense des « milliards pour la guerre », « nous accable d'impôts et organise la vie chère », « ferme nos mines », paye des « salaires de misère ». Des mineurs gagnent 700 F par jour et souvent moins. Aucun salaire ne devrait être inférieur à 1 000 F par jour. « Devant cette honte, au nom de la Fédération du Sous-Sol, j'accuse Messieurs les Ministres et leur majorité parlementaire, ainsi que la Direction des Mines, d'avoir volé au moins 300 F par jour à chacune des victimes qui sont devant nous, d'avoir volé et de voler encore cette somme à tous les mineurs et similaires en violant délibérément l'article 12 du statut des mineurs ».

La haine des mineurs contre le Gouvernement-Patron et ses valets est grandissante. Les semeurs de haine ? « Ceux-là mêmes qui, sur l'ordre des milliardaires américains (...), ferment nos mines pour acheter du charbon étranger », « ceux-là mêmes qui réarment l'Allemagne et s'apprêtent à recevoir sur notre sol les généraux nazis », ceux-là mêmes « qui ont jeté des mineurs en prison », leur refusent l'amnistie et « applaudissent à la libé­ration de l'hitlérien KRUPP, le maître de la Ruhr ».

• La colère gronde dans les corons (...). Mais cette colère ne fait pas que gronder ; les mineurs s'organisent et s'unissent pour la lutte parce qu'ils savent que leur union leur permettra d'obtenir plus de sécurité dans leur travail, d'obtenir le respect de leur statut (...) et d'aller vers plus de bien-être ». L'union nécessaire se réalisera « et les. quelques dirigeants F.O. ou C.F.T.C. qui veulent entretenir la division, seront im­puissants (...) ».

• Comme tous les malheurs qui nous frappent, la catas­trophe du puits 5 de Bruay n'a pas regardé la nationalité, la religion, la conception politique ou l'âge ; elle a frappé sans distinction et par conséquent nous devons être unis sans aucune distinction pour que la vie soit meilleure ».

Sincères et fraternelles condoléances aux familles. Assu­rance de toute la sympathie et de toute l'aide de la F.N.S.S. « Et, à vous, mes chers camarades, qui laissent tant de regrets, je vous adresse un dernier salut (...) ».

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Le premier discours a commencé vers 10 h 30, le dernier s'est achevé vers 12 h 10. Au cours de la cérémonie, des femmes, un mineur, terrassés par l'émotion, la fatigue, sont transportés à un poste de secours.

Après les discours, les corps des deux victimes de Bruay et celui d'Henri Grave sont placés dans les fourgons de pompes funèbres et rendus à leurs familles.

Les autres, restés sur les camions, sont conduits en un long cortège douloureux au cimetière de Divion où ils sont inhumés.

En entrant dans le cimetière de Divion, sur la gauche, assez proche : un terril géant décapité ; à l'horizon : un bois, des cités minières.

Au bout de l'allée centrale du cimetière, un monument inauguré le dimanche 7 février 1954, trois ans après la catas­trophe. Au centre : une tête de mineur. A gauche, la mention « Aux victimes du travail » ; en-dessous, une lampe de mineur, une pelle, un pic siège 5 - 7 février 1951. A droite, la liste des victimes et leur date de naissance

 

 

 

KARWA Antoine

JACKOWSKI Antoine

BOUCLY Maurice

SPETEBROOT Paul

BRAYELLE Léon

GRAVE Henri

BUGNY Marcel

HOUSSELIN Henri

TINCHON Simon

FREVILLE Jean

BILLET Frédéric

LENOIR Paul

06-07-1900

11-10-1900

27-03-1901

31--03.1901

11-10-1909

11-12-1910

26-03-1911

04-11-1917

24-11-1926

26-04-1929

21-06.1931

06-05-1934

               

 Photos Daniel POQUET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette femme en pleurs, ce linge blanc apporté du coron pour vêtir un mari calciné

 

 

 

 

Le Délégué Henri Grave dans le médaillon

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