CHAPITRE X

 

CATASTROPHE, POLITIQUE ET GREVE BASLY, CLEMENCEAU !

 

La France a depuis peu un nouveau Président de la République : Armand Fallières a succédé à Emile Loubet le 18 janvier 1906.

Le Conseil municipal de Billy-Montigny, réuni en séance ordinaire le 7 février 1906, adresse à Fallières « ses plus sincères félicitations, l'assurance de son plus humble respect et de ses sentiments républicains »

Les relations franco-allemandes sont tendues.

Le Maroc, gouverné par un Sultan, était en proie à des désordres qui gênaient l'Espagne et la France, sa voisine immédiate en Algérie, où les dissidents marocains trouvaient asile. Dès lors, la France cherche à s'établir au Maroc. Progressivement, elle s'y fait reconnaître des droits particuliers par l'Italie d'abord en 1900 (échange de droits sur la Tripoli­taine), par l'Angleterre ensuite en 1904 (échange de droits en Egypte) et par l'Espagne la même année (échange de droits sur le Maroc septentrional). La France va même plus loin : elle propose au Sultan un programme de réformes, et son assistance pour les réaliser.

Si le Maroc est un objet de convoitises pour l'Angle­terre, il l'est également pour l'Allemagne qui ne voit pas d'un bon oeil l'action entreprise par la France, ni l'Entente cordiale franco-anglaise née en 1904. L'Allemagne conseille au Sultan de résister à la France ; Guillaume II le rencontre à Tanger où il prononce un discours retentissant. Le principe de l'indé­pendance marocaine doit être réglé par une conférence inter­nationale, estime l'Allemagne. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, est partisan de la résistance. Une guerre en perspective? D'aucuns le pensent ... Delcassé doit démission­ner. Nous sommes en juin 1905.

Pour régler le statut du Maroc, le ministère Rouvier accepte finalement en juillet l'idée  d'une conférence inter­nationale. Algésiras, port au sud de l'Espagne et sur le détroit de Gibraltar, accueille en janvier 1906 l'Allemagne, l'Angle­terre, les Etats-Unis, la France, l'Italie, la Russie. La Confé­rence d'Algésiras traîne en longueur: confiance et inquiétude alternent. Quels semblent être les buts de l'Allemagne? S'introduire au Maroc, briser l'Entente Cordiale, isoler la France. Réussira-t-elle ? ...

Dans le Nord de la France, une catastrophe minière sans précédent ... D'Allemagne accourt la meilleure équipe de secours de la Ruhr ... Destination : Billy-Montigny ... Au départ, selon certains, un geste calculé de Guillaume II ...

En fait, un acte gratuit qui lie travailleurs allemands et français « Et maintenant, que les gouvernants et capitalistes essaient de jeter les uns contre les autres les mineurs du Pas-de-Calais et les mineurs de Westphalie ? Qu'ils essaient de rompre le pacte de fraternité et de douleur qui les unit? Ces hommes veulent donner leur vie les uns pour les autres ; ils sont prêts à se sacrifier les uns pour les autres. Ils refusent de se tuer les uns les autres. Sur le deuil de ces mineurs de France, sur l'horreur de la catastrophe, a plané la sublime espérance de l'universelle solidarité. Qui serait assez criminel pour abattre ce grand rêve ? »  écrit Jaurès dans «  L'Humanité » du 14 mars 1906.

Au moment de la catastrophe, la France traverse une crise ministérielle. Le cabinet .Bouvier avait été chargé, entre autres, d'une mission délicate : réaliser la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La procédure des inventaires donnait lieu à de violents conflits ; des églises barricadées étaient forcées. Lors de l'inventaire d'une église de Flandres, une bagarre éclata ; un manifestant fut tué. Il s'en suivit une interpellation à la Chambre, et Rouvier fut battu par 267 voix contre 234.

Les « ministres » Du bief et Gauthier étaient venus le dimanche sur les lieux de la catastrophe ; des « représentants » du Gouvernement devaient assister aux obsèques officielles c'était purement « symbolique ».

C'est donc sans Gouvernement que les députés se sont réunis, pour la première fois après la catastrophe, le lundi 12 mars après-midi. Dans son allocution, le Président Doumer évoque cette terrible catastrophe des mines de Courrières qui « a touché au cœur le pays tout entier » ; puis, après avoir associé l'Etat au malheur des familles, voulant par là faire de « l'immense deuil privé un deuil national », il salue les malheureuses victimes « héros dont le dur labeur est l'élément essentiel, la base même de la civilisation moderne » ; il termine en adressant à leurs familles et à leurs camarades l'expression de la douloureuse sympathie des membres de la Chambre.

Après le vote d'une motion de solidarité, faisant suite à l'allocution du Président, Basly dépose une proposition tendant à ouvrir au ministère de l'Intérieur un crédit de 500 000 F pour venir en aide aux familles. La procédure est irrégulière. Doumer estime cependant que cette proposition peut être mise aux voix, vu les circonstances. Le rapporteur général de la commission du budget, Baudin, parlant au nom des membres de ladite commission, s'associe à la proposition de Basly et demande à la Chambre de voter le crédit. A l'unanimité des 534 votants, la proposition est adoptée.

Le 13 mars 1906, au soir, la 5ème République est dotée d'un nouveau ministère

- Président du Conseil et Justice ..   Jean-Marie SARRIEN

- A l'intérieur                                        Georges CLEMENCEAU

- Aux Affaires étrangères                  Léon BOURGEOIS

- A la Guerre                                        Etienne

- A la Marine                                       Gaston THOMSON

- A l'instruction publique, aux Beaux­

- Arts et aux Cultes                             Aristide BRIAND

- Au Commerce et à l'industrie .. Gaston DOUMERGUE

- Aux Travaux publics                        Louis BARTHOU

- A l'Agriculture                                  RUAU

- Aux Finances                                    Raymond POINCARE

- Aux Colonies                                    Georges LEYGUES

Sous-secrétaires d'Etat

 

- A l'intérieur                                        Albert SARRAUT

- Aux Beaux-Arts                                Dujardin-Beaumetz

- Aux Postes et Télégraphes             Bérard

 

Le ministère Sarrien ? Un chef débonnaire à la tête d'une pléiade de personnalités, le parti radical au pouvoir.

.Mercredi 14 mars. La Commission des mines de la Chambre, qui avait déjà effectué une visite à Courrières au début de la législature, se réunit. Son président? Dron. Il est nécessaire, indique-t-il notamment au cours de la réunion, de rechercher les causes de la catastrophe afin d'établir les responsabilités - « Y a-t-il eu imprudence ou fatalité ? » - et d'éviter le retour d'un tel malheur.

- Trouve-t-on dans les exploitations minières tous les engins de préservation et de sauvetage qui permettent d'atténuer les effets de ces violentes commotions ?

L'équipement et l'organisation de l'équipe de sauveteurs allemands lui font regretter que les mines n'aient pas à leur disposition ces « appareils même d'un usage exceptionnel qu'on emploie dans les accidents provoqués par le feu ou l'eau à la surface de la terre ». Il importe de donner aux tra­vailleurs du sous-sol l'impression confiante que rien n'est négligé pour leur sécurité par la collaboration moins mar­chandée des délégués mineurs.

La Commission décide de procéder à une enquête sur place dès que l'état des travaux de déblaiement le permettra.

L'après-midi, à 14 heures, ouverture de séance à la Chambre des Députés. Le Président Doumer donne lecture d'un télégramme de condoléances de la Chambre italienne, et d'une autre adresse venant du Luxembourg.

Sarrien lit ensuite le texte de la déclaration ministé­rielle relative à la politique que le nouveau Gouvernement entend suivre. Il dit notamment

« La douloureuse catastrophe de Courrières, dont nous avons le devoir de rechercher impartialement les causes et la responsabilité, doit attirer notre vigilante attention .Sur les conditions du travail et sur les remèdes à employer pour empêcher le retour de si effroyables calamités ».

Après une interpellation de Flandin sur la politique générale du Cabinet, Basly monte à la tribune : moins pour interpeller le Gouvernement, que pour lui poser quelques questions.

Il avait songé à déposer sur le bureau de la Chambre une proposition tendant à la nomination d'une commission d'enquête. La Commission des mines s'est réunie le matin ; l'enquête parlementaire se fera par l'intermédiaire de cette Commission.

« Quoi qu'il -en soit, à l'heure actuelle, nous avons besoin de savoir si le Gouvernement est décidé à introduire une action judiciaire (...). Les causes de l'accident, les respon­sabilités apparaissent déjà (.. .). On n'ignorait pas le danger...».

Basly donne lecture de la déclaration d'un ingénieur reproduite dans le journal le « Temps », journal de tendance ni radicale ni socialiste : « Un peu avant l'explosion, l'ingénieur Barrault, qui venait de remplacer son chef, l'ingénieur principal M. Petitjean, dans la mine, avait congédié 125 ouvriers qui devaient travailler à proximité des travaux de barrage estimant sans doute qu'il y avait danger »

« Si le fait est exact, poursuit Basly, j'estime, avec ma compétence professionnelle et mes connaissances en matière de mines, qu'on n'aurait pas dû travailler dans la mine de Courrières où l'incendie s'était déclaré.

S'il y a des coupables, le Gouvernement doit déclarer qu'ils ne resteront pas impunis et que des poursuites judi­ciaires seront engagées !

Il annonce ensuite qu'une grève a éclaté le matin aux mines de Dourges et d'Ostricourt ; grève qui se généralisera si le Gouvernement n'y prend garde. Il demande de ne pas envoyer de troupes dans le bassin minier et dit son entière confiance en son ami Clémenceau, rappelant le rapport de ce dernier sur la grève d'Anzin, en 1884, rapport dans lequel il avait reproduit le langage de Gambetta : « Chaque fois que la troupe intervient dans les grèves, elle prend parti pour les patrons contre les travailleurs »'.

 

Clémenceau l'interrompt

« Elle intervient préventivement pour les patrons contre les travailleurs. C'est l'expression même de Gambetta ».

Basly poursuit : le charbon se vend à des prix exorbi­tants, les dividendes augmentent considérablement ; quant aux salaires, ils restent au même taux. Parlant de la Compagnie de Courrières, il précise :

«Celle-ci a distribué de 1898 à 1904, sur un bénéfice de 74 millions, 41 millions de dividendes ; elle a mis 14 200 000 F en réserve et a employé 18 millions en travaux. Ses actions, émises à 300 F, sont montées, à l'heure actuelle, à 110 000 F ».

Les mineurs avaient d'ailleurs décidé de soulever le problème des salaires lors d'un congrès prévu à Lens pour le 8 avril. Par suite de la catastrophe, les événements se sont précipités. Les mineurs demandent en outre le respect de la loi fixant à huit heures la journée de travail dans les mines, loi votée récemment, promulguée et méconnue par les Compagnies.

« Très bien ! »  s'écrie Jaurès, marquant par là son appro­bation sur cette partie de l'exposé de Basly.

Barthou demande des faits? Eh bien ! soit. Les Compa­gnies ont apposé des affiches « ordonnant » aux ouvriers de faire de longues journées, affiches dont les préfets reçoivent copie : un contrôle facile pour le Gouvernement. Basly ajoute

« I1 y a deux ans, la sous-commission des mines réunit à la mairie de Lens tous les directeurs de mines ; M. Dron, président de la commission, leur dit : «  On nous affirme que l'on fait de longues coupes dans les concessions du Pas-de-Calais » . Un directeur de mines répondit que l'on ne faisait jamais de longues coupes chez lui ; le lendemain, nous allâmes dans cette mine, et la sous-commission put se procurer une affiche émanant de la Compagnie qui invitait les ouvriers à prolonger leur journée ».

Basly conclut

« J'estime qu'à l'heure actuelle il est du devoir du Gouvernement de faire tout ce qui dépendra de lui pour éviter la grève qui causerait la misère chez les ouvriers et aurait un cruel retentissement dans la marche des affaires du pays, car, en ce moment, il n'y a pas un hectolitre de charbon sur les carreaux des mines ».

Le président du Conseil monte à la tribune et déclare

« La Chambre comprendra facilement que je sois mal préparé à répondre sur les faits dont vient de l'entretenir M. Basly à cette tribune. Nous vous avons fait connaître dans la déclaration qui a été lue tout à l'heure notre intention aussi nette que ferme de rechercher les causes et les responsabilités de l'effroyable accident survenu à Courrières. S'il y a des coupables, ils seront poursuivis et M. le ministre des Travaux publics vient d'indiquer de son banc, dans une interruption, son intention d'appliquer la loi, toute la loi aux citoyens, quelle que soit leur situation sociale ».

 

APPEL A L'ORDRE

 

Travailleurs de la mine, qui avez décidé d'obtenir par la grève l'amélioration de votre sort, attention !

 

Pour la première fois, le ministre de l'intérieur, qui est chargé d'assurer l'ordre dans le pays, est hostile à l'interven­tion de l'armée dans les grèves ; pour la première fois, en présence du formidable mouvement qui assurait hier le chôma­ge volontaire de 25000 travailleurs, le ministre n'a mobilisé contre votre propagande ni la cavalerie, ni l'infanterie.

A vous de répondre à ce spectacle inattendu en gardant le calme qui est la force de ceux qui ont pour eux la raison et le droit.

Ne tolérez ni désordres, ni violences.

Ceux qui, contre les personnes ou contre les biens, commettraient des attentats, rendus faciles par l'absence de la troupe, travailleraient contre vous et contre vos intérêts ; car ils obligeraient M. Clémenceau à user de tous les moyens pour assurer l'ordre dont il a la charge.

Et ce serait alors le prolétariat lui-même qui aurait la responsabilité de l'intervention militaire.

Faites la police vous-mêmes ; assurez l'ordre vous­ mêmes ; donnez à la France ce spectacle nouveau d'un peuple ouvrier, fort de son droit, faisant triompher dans le calme et dans l'ordre ses légitimes revendications.

« LE REVEIL DU NORD » du 17 mars 1906

Dans la nuit de mardi à mercredi, des groupes de mineurs s'étaient formés à proximité des fosses des mines de Dourges et d'Ostricourt. Ils décidèrent : LA GREVE !

De mauvaises conditions de travail, les discours violents prononcés aux obsèques, la catastrophe, avaient déclenché la colère des travailleurs du sous-sol et la grève, surprenant les responsables syndicaux.

Aux abords des puits, quelques meneurs - On n'dévalle pas, aujourd'hui. La plupart des mineurs rentrent chez eux.

Grève également aux puits 6 et 7 de Fouquierès-lès-lens.

Jeudi : 12 h 30. Les délégués mineurs des bassin du Pas-de-Calais, du Nord et d'Anzin sont réunis à la mairie de Lens.

Basly est retenu à Paris : entrevue avec Clémenceau. En son absence, les délégués examinent la situation : la grève s'est étendue aux concessions de Lens, Liévin, Carvin.

Basly rentre par le train de 17 h 30. Les résultats de l'entrevue avec le ministre de l'intérieur? Le comité des administrateurs des Compagnies du Nord et du Pas-de-Calais sera convoqué, vendredi matin, à Douai ; les directeurs des Compagnies du Pas-de-Calais seront convoqués le même jour à Arras, à 17 heures. Auparavant, le préfet recevra les dé­légués des ouvriers, à 16 heures.

Devant l'urgence de la situation, les délégués bâtissent rapidement le programme des revendications à présenter aux Compagnies, et résumé ci-après

1 - Fixation d'un salaire de base identique pour toutes les Compagnies : 4,80 F par jour.

2 - Majoration de 15 % de ce salaire de base et fusion de la prime actuelle de 30 % avec ledit salaire.

3 - Répartition plus loyale et plus équitable du travail et des salaires. Plus de pression morale à l'embauchage, au travail et quant au lieu de résidence dans les corons ; liberté de conscience, respect des convictions religieuse, politique et syndicale.

4 - Moyen de contrôle des salaires.

5 -Mesures à prendre pour empêcher les petits salaires et assurer le salaire minimum équitable correspondant à une journée de travail de durée normale.

6 - Fixation du salaire de base des galibots : 1,65 F, somme à laquelle il convient d'ajouter une augmentation de 15 '% ; tous les six mois, augmentation de 0,35 F de ce salaire de base.

7 - Maintien du droit d'habitation dans les corons des pen­sionnés et veuves d'ouvriers tués.

8 - Application de l'augmentation de salaire (prévue aux articles 1 et 2) à toutes les catégories d'ouvriers du fond et du jour.

 

Surprise. La réunion prévue vendredi à Arras est dé­commandée : les directeurs des Compagnies ont fait connaître qu'ils ne pouvaient prendre de décisions fermes sans être mandatés par leurs Conseils d'administration.

Le préfet du Pas-de-Calais informe Basly que la réunion des délégués ouvriers et des représentants des Compagnies aurait lieu dimanche à 10 heures, au ministère des Travaux publics.

Devant cette situation, les délégués de toutes les sections des syndicats du Nord, d'Anzin et du Pas-de-Calais sont appelés à se réunir à la mairie de Lens samedi à 15 heures. Ordre du jour: arrêter le programme définitif des revendications.

Vendredi à 21 heures, les adhérents et sympathisants de la « Fédération syndicale des mineurs du Pas-de-Calais »= sont réunis au nombre de 1 200 environ à « La Maison du Peuple » à Lens.

Le secrétaire, Falempin, ouvre la séance par la lecture d'une lettre adressée au Président-fondateur du «Vieux Syndi­cat » des mineurs, Basly, l'invitant à assister à la réunion.

Il n'est pas dans la salle. Ni aucun représentant du « Vieux Syndicat ». Le devoir des grévistes est de s'unir. L'attitude des dirigeants du « Vieux Syndicat » est critiquée.

Broutchoux annonce que les mineurs de Liévin ont re­poussé le programme des revendications élaboré par le syndi­cat « Basly ». Il les critique, puis présente celles de la Fédé­ration dont la principale : 8 heures de travail, 8 francs de salaire !

Il met en garde les travailleurs contre les manœuvres des hommes politiques. Clémenceau a promis de ne pas envoyer de soldats ? Nous verrons s'il tient parole. Quant à Briand, le père de la grève générale devenu ministre, ses sympathies ne vont-elles pas désormais aux « bourgeois » ?

Clémenceau veut se rendre compte de l'ampleur du mouvement de grève et des revendications ouvrières.

Parti de Paris par le train de 8 h 20, et après un court arrêt à Arras, où il déjeune, Clémenceau arrive en automobile à Lens vers midi. Il est accompagné du préfet ; d'un ingénieur des mines à Paris, Weiss ; de son frère, Albert Clémenceau ; et de deux journalistes parisiens dont Georges de Labruyère.

Basly reçoit le ministre de l'Intérieur dans son cabinet. Après quelques minutes d'entretien, il fait appeler Evrard et Beugnet, secrétaire et trésorier du « Vieux Syndicat ». Ensemble, ils examinent le programme des revendications formulées jeudi, programme qui sera soumis à l'approbation des délégués du bassin minier convoqués pour ce samedi à 15 heures.

Clémenceau fait part de son intention d'envoyer des troupes pour protéger les fosses d'agitateurs susceptibles de se livrer à des actes regrettables.

Evrard et Beugnet protestent. Le ministre préfère prendre ses précautions ; l'arrivée des troupes passera inaperçue ; elles seront cantonnées sur les carreaux des fosses, avec interdiction d'en sortir. Alors, d'accord !

Non loin de la mairie, rue de Paris, à la « Maison du Peuple », se prépare une réunion de grévistes. Parmi eux des éléments turbulents. Clémenceau veut leur faire prendre conscience qu'ils ont tout à gagner à rester calmes ; Il veut s'entretenir avec Broutchoux, l'âme de la « Fédération syndi­cale des mineurs du Pas-de-Calais », affiliée à la Confédération Générale du Travail.

 

Peu avant 13 heures, il descend le perron de la mairie de Lens. Guidé par le commissaire spécial Rodière, il s'avance à pied, d'un pas tranquille, au milieu de la foule, le chapeau melon un peu incliné. L'entrée de la « Maison du Peuple » ? Un estaminet dont la porte est surmontée d'une lanterne portant en grosses lettres « BAL ».

Le « Tigre » ... entre dans l'arène : il traverse la salle de débit, pénètre dans une petite pièce. Deux tables, quelques chaises. Clémenceau se découvre, s'assied. Broutchoux n'est pas là; il est parti à Tourcoing. Son collaborateur, Monatte, membre de la Confédération Générale du Travail, prie Clé­menceau de patienter. On cherche à la hâte les membres du Comité de grève. Quelques personnes arrivent, on en attend encore d'autres. Clémenceau n'a pas de temps à perdre.

- Commençons

La conversation tourne autour du droit de grève et de la présence éventuelle de troupes. Plouvier, adjoint au maire de Liévin, intervient

- S'il n'y a pas de soldats, il n'y aura pas de désor­dres.

Les fosses sont le gagne-pain des ouvriers, il faut les protéger, il faut qu'elles soient gardées ; et le nombre de gendarmes est insuffisant, estime Clémenceau.

- Je vais faire venir des soldats, déclare-t-il.

II a tenu à prévenir le Comité de grève ; et dit comment cela se passera.

- Vous ne verrez pas de baïonnettes, précise-t-il. Sommes-nous d'accord ?

- Oui.

Deuxième point : le Gouvernement n'a pas à intervenir dans le conflit, mais il a le devoir, le moment venu « d'aider aux tentatives de conciliation ».

Troisième point : une grève ne dure pas éternellement ; si des ouvriers veulent reprendre le travail, « nous ferons respecter la liberté du travail avec la même énergie que nous apporterons à faire respecter le droit de grève. Ce sont des droits égaux ».

Un assistant veut entretenir Clémenceau de l'existence des deux syndicats de mineurs. Il l'interrompt

- Ça ne me regarde pas ; les ouvriers sont libres de faire autant de syndicats qu'ils veulent, de se grouper comme ils l'entendent. C'est encore et toujours la liberté. Apprenez à faire vos affaires vous-mêmes, apprenez aussi à respecter l'opinion des autres. La liberté c'est que chacun puisse penser comme il veut, respecte la pensée d'autrui et soit capable de tolérer qu'il y ait des opinions qui ne soient pas les siennes, et de les discuter pacifiquement.

Gustave Laurent entame le procès de la Compagnie de Courrières. Clémenceau se lève : cela ne le regarde pas non plus. L'entrevue est terminée.

Monatte demande à Clémenceau s'il veut assister à la réunion. Celui-ci accepte d'adresser quelques mots aux grévistes, c'est tout ce qu'il peut faire. Clémenceau pénètre dans la salle de réunion             le bal - où s'entassent des ouvriers.

Deux mille environ? La foule l'accueille au cri de: «Vive la grève ! ».

Imperturbable, Clémenceau se dirige vers l'estrade des musiciens où le bureau a pris place. Le ministre monte l'escalier, s'arrête. Applaudissements. Accoudé à la rampe, face à la foule, le « Tigre »

 

« Citoyens, je ne suis pas venu prendre part à votre réunion. Il ne m'appartient pas de discuter vos revendications. Je viens vous dire seulement que le Gouvernement de la République entend faire respecter la légalité par tous. La loi est la loi ; sous un gouvernement démocratique, tout le monde doit s'incliner devant elle et lui obéir. Les ministres et le président de la République sont soumis aux lois comme les simples citoyens ».

« Je vous dis donc : exercez librement tous les droits que la loi vous confère y compris le droit de grève ; je veillerai à ce que personne ne trouble ce libre exercice. Mais si vous avez des droits égaux, vous avez aussi des devoirs égaux. »

« Si vous avez la liberté de la grève, il y a aussi la liberté du travail, aussi respectable, aussi précieuse. »

« Je me suis fait votre avocat au conseil des ministres ai demandé qu'on vous traite en hommes libres. On n'enverra pas de troupes contre vous, mais il faut que l'ordre soit respecté, la liberté du travail assurée. S'il y est porté atteinte, alors nous interviendrons ».

« Respectez la liberté des autres. Essayez de les persua­der par la raison ; ne les contraignez pas par la violence. Ne faites pas appel à la force ».

« Si vous agissez ainsi, vous donnerez au monde un grand exemple ».

« Nous vous faisons confiance ; que votre conduite soit digne de cette confiance. Conduisez-vous en Français, en républicains, en démocrates. Vous apporterez ainsi votre part à l'édifice social que nous ne verrons pas, mais que nous rêvons tous ; et vous préparerez pour vos enfants une Patrie meilleure, plus juste, plus grande, plus attentivement penchée sur le bien-être des citoyens ; vous continuerez à hâter le triomphe de la liberté et de la justice sociale ».

Une magistrale leçon de civisme !

Il est 13 h 30. Clémenceau regagne la mairie de Lens, monte en automobile et se dirige vers Billy-Montigny, d'où il gagnera la fosse 6 du Tonkin pour ensuite traverser un coron avant de retourner à Arras, et de là à Paris.

Pendant ce temps, à la « Maison du Peuple », Plouvier commente les revendications de la « Fédération syndicale des mineurs du Pas-de-Calais », les fait approuver par l'assemblée en même temps qu'il fait repousser celles du « Vieux Syndicat ».

Rapprocher les deux syndicats afin d'aboutir à des reven­dications communes ? Delzante, d'Aniche, secrétaire du Syndi­cat des verriers, venu se mettre à la disposition des mineurs sur l'ordre de la Confédération Générale du Travail, s'y évertuera.

Plouvier rend compte de l'entretien du Comité de grève avec Clémenceau. Il invite les mineurs au calme.

Simon, dit Ricq - qui, la veille au soir, avait été reçu par Barthou - braque l'assistance : il ne faut pas trop se fier aux paroles du ministre ; il faut exiger des écrits !

Avant de se séparer, les grévistes sont appelés à mani­fester le lendemain à Billy-Montigny : au cimetière, et devant les maisons des ingénieurs.

Entre-temps, à la mairie de Lens, sont réunis en Congrès, depuis 15 heures, les délégués de toutes les sections du syndicat « Basly ».

Celui-ci fait le point de la situation. Un programme de revendications avait été formulé à la hâte en vue de la réunion

à Arras avec les directeurs des Compagnies, réunion qui n'a pu se tenir. Des observations ont été formulées depuis. Au Congrès d'arrêter le programme définitif des revendications à présenter le lendemain à Paris.

Après une longue discussion portant notamment sur l'augmentation des salaires, Basly donne lecture d'une propo­sition présentée par la section syndicale de Lens et caractérisée par une évolution des salaires par tranches d'âge pour les galibots (de 1,75 F à 4,95 F par jour) et les abatteurs de 18 à 19 ans (de 5,60 F à 8 F) d'une part, par catégories pro­fessionnelles (remblayeurs, conducteurs, moulineurs : 4,95 F ; raccommodeurs : 6 F ; rocheurs et coupeurs de murs : 8 F) d'autre part. Par 122 voix contre 29, et 15 abstentions, cette proposition est rejetée.

Le Congrès adopte par 104 voix contre 53 la propo­sition présentée par la section de Dourges-Hénin, et arrête ainsi qu'il suit le texte définitif des revendications :

 

1) Salaires - La proposition établie par le syndicat, c'est-à-dire 6,25 F minimum, plus 15 % d'augmentation, comme l'a démontré le citoyen Sorriaux à la conférence, ce qui amènerait un salaire minimum de 7,18 F.

2) Descente des ouvriers à six heures du matin dans toutes les Compagnies et remonte à deux heures de l'après-midi.

3) Pensions de deux francs par jour après 25 ans de services et 50 ans d'âge.

4) Il ne sera plus fait allusion, ni pour l'embauchage, ni pour la résidence dans les corons, à la liberté de conscience, aux questions syndicales et politiques. Il ne sera plus fait aucune de ces allusions au travail.

5) Les galibots débuteront à 1,65 F plus l'augmentation de 15 % demandée. Ils seront augmentés de 0,35 F tous les six mois.

6) Les veuves d'ouvriers tués et tous les pensionnés seront toujours maintenus dans les corons.

7°) Un salaire minimum fixé selon les principes qui ont servi à la détermination du salaire minimum de 7,18 F sera appliqué à toutes les catégories d'ouvriers du fond et du jour.

Le salaire de base ne pourra être inférieur à 7,18 F par jour ; la journée de huit heures est introduite à l'article 2 le « contrôle des salaires » a disparu.

Le Congrès désigne ensuite 27 délégués appelés à participer à la réunion de Paris ;

- Basly, Lamendin, Beugnet, Cadot, Carlier, Cordier, De­gréaux, Dutrannoy, Evrard, Guibert, Lekief, Lemal, Maës, Moinier, Poiret, Pruvost, Roussel, Sorriaux, Tassin pour le Pas-de-Calais.

- Bexant, Lefèvre, Pelliers, Podevin pour le bassin d'Anzin.

- Gahide, Goniaux, Portois pour le bassin du Nord.

La réunion terminée, Basly prend aussitôt le train pour Paris.

Pendant tout le Congrès, sur la Grand-Place face à la mairie, une foule immense. Des cris : « Vive la grève ! » « Huit heures ! Huit francs ! ». Mais aucun incident.

Quant aux ouvriers des fosses sinistrées astreints au chômage, au cours d'une réunion tenue le vendredi à Sallau­mines, ils ont réclamé le paiement d'une indemnité.

A l'entrée des fosses concernées, un avis a été par la suite affiché

« Les ouvriers des fosses numéros 2, 3, 4, 11, 5, 12, 6, 14, 10, et 13, recevront tous indistinctement le 23 de ce mois, une indemnité de demi-salaire, telle qu'elle est calculée pour le cas de blessure par la loi de 1898: la journée du 10 mars sera payée entière ; les journées des 11, 12, 13, 14, et 15 mars seront calculées au demi-salaire ainsi qu'il est dit ci-dessus.

Pour le calcul du salaire, la journée du mineur à l'abattage sera calculée sur la base de 4,80 F par jour, bien que cette base soit supérieure à la moyenne du salaire de base à la Compagnie de Courrières, calculée conformément à la conven­tion d'Arras. Ce salaire de base sera majoré naturellement de la prime de 30 %.

Les ouvriers autres que les ouvriers à l'abattage auront leur salaire calculé d'après leur salaire moyen, s'ils travaillent à la tâche et d'après le salaire de la journée au cas de travail fixe.

Il sera pris le plus tôt possible des mesures pour assurer du travail aux ouvriers de ces fosses, L'INDEMNITE DU DEMI-SALAIRE CI-DESSUS DEVANT LEUR ETRE CONTI­NUEE JUSQU'AU JOUR OU UNE OFFRE DE TRAVAIL AURA PU LEUR ETRE FAITE.

Il est bien entendu que ceux des ouvriers de ces fosses qui seraient malades ou blessés continueront à recevoir les indemnités normales, tant qu'ils chômeront par suite de maladie ou de blessure.

Les ouvriers du jour qui auraient travaillé recevront de même leur salaire normal au lieu et place de l'indemnité de demi-salaire.

Il n'est rien changé en ce qui concerne les journées des ouvriers employés au sauvetage qui continueront à être payés à raison d'une journée et demie de salaire par poste de six heures.

Brun, le commissaire de police de Liévin, par lettre en date du 14 mars 1906, avait écrit au préfet pour lui faire part de l'effervescence régnant à la fosse 3 de la Compagnie de Liévin. Les mineurs « voulaient se mettre en grève, et profiter de l'occasion unique de la catastrophe de Courrières pour arrêter le travail ».

Laurvarier, délégué du Syndicat demeurant rue Thiers, et Dégréaux, délégué mineur, avaient bien réussi à persuader les ouvriers d'attendre les résultats du Congrès d'avril. Mais la grève ayant éclaté à Hénin-Liétard, il fallait s'attendre à une grève prochaine dans toute la concession, « car il est établi que les mineurs du No 3 de Liévin mettent un point d'honneur à dire que tout mouvement gréviste part de chez eux», avait précisé Brun.

Samedi 17 mars, le bassin minier compte quelque 30 000 grévistes. Aux mines de Béthune et de Nœux, un tiers seule­ment des ouvriers sont descendus. Travaillent encore les ouvriers des concessions à l'ouest du bassin.

On tend vers la grève générale. Une grève cependant différente des mouvements de 1893 et de 1902: les mineurs font preuve d'une certaine sagesse, d'un grand calme à peine perturbé par quelques « broutchoutistes »

Une grève marquée aussi par l'attitude de Clémenceau qui, d'opposant, était devenu membre du Gouvernement.

... OFF ... ARRAS DE PARIS 4085 52 15 9/40 M - MI­NISTRE INTERIEUR A PREFETS ARRAS LILLE – VEUILLEZ REUNIR D'URGENCE LES DIRECTEURS OU REPRESENTANTS DES COMPAGNIES HOUILLERES DE VOTRE DEPARTEMENT ET LES INVITER ... A EXAMINER LES REVENDICATIONS DES OUVRIERS MINEURS ... JE DESIRE QUE VOUS ... PRESIDIEZ CETTE REUNION ET QUE VOUS INSISTIEZ VIVEMENT POUR OBTENIR UNE SOLUTION FAVORABLE A L'APAISEMENT DU CONFLIT - CLEMENCEAU.

Ce télégramme adressé le 15 mars 1906 aux préfets d'Arras et de Lille n'a pas eu, dans l'immédiat, la suite escomptée. Qu'importe ! Clémenceau profite du laps de temps qui précède la réunion à Paris.

Il estime maintenant de son devoir de faire garder les fosses par la troupe. Il aurait pu donner ses ordres de Paris ; il a préféré les apporter lui-même au préfet, et prévenir en même temps les grévistes.

Sans escorte, au mépris de tous les protocoles, il est allé droit aux mineurs.

Pour la première fois, un ministre s'est mis en rapport avec un Comité de grève ; pour la première fois, un ministre s'est adressé en public à des grévistes. Il leur a dit avec netteté le fond de sa pensée : sauvegarde de l'outil de travail par la force armée, reconnaissance du droit de grève, respect de la liberté de travail. Le tout dans le calme. Il fait confiance au bon sens des travailleurs.

La venue de Clémenceau à Lens : un événement d'une portée incalculable dans l'histoire du mouvement ouvrier !

 

   HAUT        ACCUEIL

   RETOUR BILLY AU COEUR DE LA CATASTROPHE DE COURRIERES