Souvenirs d'Enfance...

Henri Carrière prêtre ancien curé de Billy Montigny

 

Mon plus lointain souvenir, des jours qui précédèrent la catastrophe, est celui d'une sorte de dispute entre mon père et mon frère.

On se trouvait à table - et comme jamais, chez nous, le ton ne montait si haut, j'étais tout saisi.

Ils discutaient sur cet incendie de la mine.

Mon père était porion à la fosse 3. .. C'est justement dans son quartier qu'il y avait le feu.

Il commençait à être inquiet. Avait-on raison de vouloir murer la veine qui brûlait ? Ses ouvriers s'asphyxiaient à ce métier de maçon, dans la fumée... On leur faisait respirer de l'oxygène... Ils ne voulaient plus marcher.

- C'est fou ce qu'on nous fait faire là...

- Mais non, répliquait mon frère : au contraire, c'est la bonne tactique...

Mon frère était géomètre à la fosse 4. Il sortait tout juste de l'Ecole des Maîtres Mineurs de Douai. Il opposait sa jeune science à l'expérience des An­ciens.

- C'est pourtant scientifi­que, expliquait-il : Vous suppri­mez l'air, le foyer s'éteindra. C'est pourtant simple. Mais vous êtes « vieux jeu » et vous ne voulez pas comprendre.

Ce mot, sans doute, avait exaspéré notre père qui, assez rudement, et en criant fort, avait fait taire ce « galibot ».

Ils devaient y rester tous les deux.

Mais je me suis souvent dit que, le père, qui n'est mort, au fond de la fosse 3, qu'au bout de quelques jours, ne s'est pas douté que le N° 4 aussi étant ravagé, mon frère avait été dé­chiqueté par l'explosion.

On n'a rien retrouvé de lui.

 

 

La  journée du 10 Mars

C'est vers 6 heures du ma­tin que « le coup s'est donné ».
Les hommes étaient partis depuis déjà longtemps. - J'ai su par la suite que mon frère avait couru tout le long de la route, craignant d'être « farcé »,

 

Tout le monde a été réveillé, se demandant quoi. Maman est allée regarder à la fenêtre - et a dit : « Recouches-toi. Dors .. Et puis, comme d'habitude, on est parti à l'Ecole.

Mais, au bout d'un moment, on nous a dit qu'on ne faisait pas l'Ecole.

 Bon  On reprend sa « carnassière » et on revient à la maison, par le chemin des écoliers.

Il faisait, ce jour-là, un soleil printanier.

A cet âge là, on est long à comprendre de pareils évènements. Un garçon de 10 ans n'est pas triste, et pense surtout à ses jeux.

D'ailleurs, personne ne se rendait compte.

La preuve, c'est que, vers 2 heures, la table est mise comme à l'ordinaire, selon l'horaire de la « remonte ».

On ne s'est pas inquiété du retard. Depuis 8 jours surtout, notre père n'avait pas d'heure pour rentrer.

Je vois encore les assiettes et tout sur la table, jusque bien tard dans la soirée...

L'après-midi, d'heure en heure, il y avait eu, dans les corons, du remue-ménage.

Tout le monde était dehors.

Avec des camarades errants comme moi, nous sommes allés « voir quelles nouvelles » à Sallau. Les grilles de la fosse 4 étaient fermées interdisant l'entrée du carreau.

Là il y avait tout plein de femmes, accrochées aux grilles, et déjà manifestant de la colère.

- Pourquoi nos hommes ne remontent pas?

Quand le soir vint, c'était la consternation dans tous les environs, - surtout dans les cités de Sallaumines et de Méricourt - mais également à Billy, à Noyelles, à Fouquières.

Les jours suivants sont déjà confus dans ma mémoire.

Surprise seulement, le len­demain dimanche 11 mars, de voir, après ce samedi très doux tout le pays couvert de neige.

A la maison, on espérait fermement qu' « ils » allaient revenir.

Il a fallu longtemps - pour moi, au moins 8 jours avant que je comprenne que mon père et mon frère étaient morts, que c'était fini.

Ils n'étaient peut ­être pas morts, pas tous - mon père entre au­tres...

Pour nous, les en­fants, l'Ecole avait re­commencé.

Je ne sais plus com­ment on réalisait, com­ment on parlait de ces choses.

On était presque tous orphelins.

Brusquement, du jour au lendemain, sur 200 élèves, je suppose, au moins 180 n'avaient plus de père.   

Or, voici qu'au bout de 21 jours, une chose inouïe se passa, que je n'oublierai jamais.               .

Nous étions en classe, avec l'excellent Monsieur Vicart qui nous faisait faire, mettons, une dictée...

Tout à coup, entra un garde des mines.

Il tendit au maître un morceau de papier.

Le maître lut, pâlit, - fit un grand silence --- et puis, d'une voix brouillée nous dit

- Mes enfants, il y a des mineurs qui viennent de remonter, sauvés. Ecoutez...

Et il lut une liste de 13 noms.

Ceux dont le père était nommé se levaient.

Je connaissais bien ces noms-là --- Neny, Pruvot, - tous des ouvriers de mon père.

C'étaient les 13 rescapés qui, après avoir erré 21 jours dans les tailles éboulées, avaient fini par gagner Billy et la fosse 2.

Leur histoire mérite d'être racontée. Mais elle déborderait le cadre de cet article... de ces souvenirs strictement personnels.

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Des enterrements tous les jours

Ce que je retiendrai ensuite, le plus nettement, se serait dans une optique d'Enfant de choeur.

En effet, tous les jours de cette année-là, absolument tous les jours, il y avait un service funèbre.

Je n'ai connu, que des messes en noir.

A mon tour de service, je me rendais, avec M. l'abbé Vaneuverswyn, curé de Méricourt Corons, au cimetière près duquel passe la voie ferrée.

Des fourgons amenaient par fournées les cercueils.

Le prêtre les bénissait.

On les mettait en terre les in­connus (peut-être mon frère) - dans une fosse commune. Les corps ne venaient pas à l'Eglise. Il y en avait trop.

 

Parlerai-je des grèves, déclenchées au lendemain du sinistre ?

Je me revois parmi les femmes, tantôt muet, en larmes, et tantôt déchaîné...

Les soldats gardaient les carreaux de fosse

C'est au 4 qu'on remontait les victimes.

Mon père a été re­trouvé, intact, entre deux éboulements.

Les rescapés nous on dit qu'il les avait guidé: durant plusieurs jours Puis, entendant crier à l'accrochage, il s'était dirigé de ce côté et on ne l'avait plus revu.

Son corps fut remonté 116 jours après.

Un de mes oncles, porion à Vermelles, était présent. On lu remit, pour la veuve, sa montre et sa boussole. Mais non pas son calepin où il avait -- paraît-il -- essayé d'écrire quelque chose...

 

H. CARRIERE

Prêtre.

 

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