La famille HELLER Photographe à Billy Montigny

Résistants

Les deux époux, propriétaires d’un studio photo, ont sauvé 21 clandestins dont 16 aviateurs des forces alliées, et apporté une aide précieuse à l’Intelligence Service (service secret britannique).

Joséphine Louise et Ernst Heller

Une stèle a été érigée en leur honneur au cimetière communal de Billy Montigny

    

Extrait Rapport de perte d'équipage MACR 792. Rapport d'évasion E&E 1664

http://www.evasioncomete.org/

Dans son récit, Carlson rapporte qu’Elwell et lui ont alors marché et roulé (à vélo ? en voiture ?) pendant plusieurs jours, séjournant rarement plus d’un jour à l’un ou l’autre endroit. Il signale qu’ils ont passé la dernière nuit avant d’arriver à Billy-Montigny (destination qui leur avait été indiquée par BRICOUT) dans une petite maison à la campagne où ils dorment dans une étable. Le rapport d’Albert MATTENS mentionne que les deux hommes ont été hébergés par les familles TETU et VANDENEECKHOUTTE. Il s’agit de Louis TETU, 48 ans, habitant 15 Rue du Marais à Tressin et de Jean VANDENEECKHOUTTE, agent des postes au 45 Route Nationale à Chéreng.

Le lendemain (pas de date), une voiture arrive et on les conduit à Billy-Montigny chez le couple HELLER. Ernst et Joséphine Louise (dite Louise) HELLER, née HOLLESCH, tiennent un magasin-studio de photographie. Dans son récit, Carlson indique qu’Elwell et lui sont parmi les premiers aviateurs aidés par le couple et qu’ils passèrent deux nuits dans une pièce à l’étage du magasin à la fin mars (selon la chronologie du même récit, ce devrait être à la fin mai… et un article du Nord Eclair du 17 septembre 1944 mentionné à la fin du récit de Carlson indique que deux premiers aviateurs aidés par les HELLER étaient anglais et que leur arrivée datait de janvier 1944.) Par ailleurs, selon des éléments figurant dans un dossier officiel de Louise HELLER, reçu le 7 mai 2013 de Margaret, la fille de Carlson, il y a d’autres incohérences de dates. Dans son dossier, soumis aux autorités alliées, Louise HELLER donne les noms des 21 aviateurs aidés par elle, de même que des dates et des noms de personnes de son groupe "Voix du Nord" qui participaient à son action, soit pour l’hébergement, soit pour le ravitaillement ou l’intendance. En regard des noms de Carlson et Elwell, elle indique pour tous les deux : "Chez CAUDRELIER, Fossé 3, à Méricourt (Lens) de mars à juin 1944", "Chez Alfred CARON, cafetier au 2 Rue Emile Zola à Fouquières-lès-Lens, du 8 juillet au 25 août 1944." Note : L’avenue de la Fossé 3 à Méricourt se trouve entre Billy-Montigny et Sallaumines, au sud-est de Lens.

Louise Heller précise que Carlson et Elwell ont été hébergés chez elle pendant 5 semaines (sans précision de date… mais cela semble devoir être de début juin au 7-8 juillet 1944…) Comme tout cela ne correspond pas exactement au découpage dans le temps repris dans le récit de Carlson, nous prions le lecteur de tenir compte des dates ci-dessus pour la suite.

Carlson relate qu’après ce séjour chez les HELLER, Louise conduit Elwell et Carlson en voiture à la maison d’un contremaître des mines à Sallaumines, à 3 km de là (donc vraisemblablement la maison de CAUDRELIER ?…) Le contremaître n’y habite pas, mais bien sa fille et Carlson et Elwell y reçoivent souvent la visite de Louise HELLER. Cette dernière leur rapporte un jour que 15 à 20 wagons de munitions se trouvaient garés sur la voie près de la mine et leur demande leur avis, en informer Londres et risquer la vie des aviateurs et de civils en cas de bombardement allié de la cible, ou ne rien signaler ? Carlson lui dit qu’elle devrait aviser Londres et que c’est aux autorités à décider du risque de victimes civiles. Il s’est avéré que Londres a été informé et Carlson indique dans son rapport que quelques jours plus tard un bombardement de la RAF eut lieu, durant lequel Carlson, Elwell et la jeune fille s’abritèrent un long moment dans la cave. Les archives nous apprennent que ce raid eut lieu le 10 mai, qu’une partie importante de la gare et du matériel ferroviaire furent détruits, mais qu’il entraîna la mort de 70 civils…

Carlson poursuit son récit en indiquant qu’un soir à la fin du mois d’avril, après environ 3 semaines passées dans la maison (ce devrait donc être fin mai…), Louise HELLER arrive, visiblement énervée, disant que les deux aviateurs devaient immédiatement quitter Sallaumines. Ils rassemblent rapidement leurs affaires, montent à bord du véhicule qui les attend dehors, tandis que Louise reste un court instant seule avec la jeune fille à l’intérieur, avant de les rejoindre. Selon ce que Carlson apprend et rapporte, il semblerait que la jeune fille était sortie avec des soldats allemands et avait été vue en leur compagnie… L’obscurité était déjà tombée mais le chauffeur conduisait tous phares éteints. Pendant le trajet, Louise leur explique que le contremaître n’était plus digne de confiance, raison de leur déplacement vers une ville à l’ouest de Billy-Montigny. C’est ainsi qu’ils arrivent à Hénin-Liétard (devenue Hénin-Beaumont en 1971) devant une très grande maison entourée d’un haut mur de briques. Louise descend de voiture, ouvre une lourde porte en métal et le véhicule pénètre dans la cour intérieure. Carlson et Elwell restent dans l’auto pendant que Louise discute avec les propriétaires, pris par surprise, mais qui avaient manifesté auparavant leur accord d’aider des aviateurs. Ils sont introduits dans la maison et présentés à la propriétaire, dont ils ne connaîtront jamais le nom. Bien que huit soldats allemands et un officier occupent le deuxième étage, il est préférable que les deux aviateurs prennent le risque de loger ici avant qu’une autre cachette leur soit trouvée.

La dame leur apprend que plus d’une centaine d’allemands occupent une école de l’autre côté de la rue, et, pour éviter toute rencontre avec les soldats dans l’escalier, elle les fait dormir dans le salon au rez-de-chaussée de sa maison. Ils logent là durant sept jours et Louise HELLER vient les chercher la veille du retour de l’officier devant rentrer de congé le lendemain. Comme elle ne leur a trouvé aucune autre planque, elle les ramène chez elle où ils logent à nouveau à l’étage du studio.

Dans son récit, Carlson indique que durant "les 3 dernières semaines de mai", Elwell et lui rencontrent quelques-uns des aviateurs aidés par les HELLER et placés par eux à différents endroits. Il relate également son expédition "au début mai" chez un dentiste pour un problème de plombage abîmé lors de son atterrissage en octobre et qui lui faisait de plus en plus mal. Malgré sa crainte de voir un dentiste reconnaître la façon (américaine) de pratiquer les plombages – son frère Harold, dentiste ayant plombé une autre dent – Louise le convainc de se faire soigner et elle s’arrange pour le faire conduire chez le dentiste par un jeune garçon de 12 ans. La mauvaise dent est extraite et tout se passe finalement bien, malgré que Carlson ait cru percevoir un intérêt assez grand du dentiste pour ce plombage particulier.

Selon le récit de Carlson, "en début juin" (ce devrait être le 8 juillet…), Elwell et lui sont déplacés et vont loger chez Mr Alfred CARON, cafetier-restaurateur (au 2 Rue Emile Zola) à Fouquières-lès-Lens, un peu au nord de Billy-Montigny. Là, ils sont cachés dans une réserve à légumes derrière la cuisine. Comme le Débarquement a eu lieu entretemps, il est jugé préférable de ne plus les faire voyager et d’attendre l’arrivée des Alliés.

Le récit de Carlson saute alors au 3 septembre 1944, où les HELLER réunirent les 16 derniers aviateurs qu’ils avaient aidés pour un repas chez eux, la réunion étant immortalisée dans une photo, prise par Ernst Heller et que nous reproduisons ci-dessous. Carlson et Elwell assistent chez CARON au départ en désordre des troupes allemandes dans l’après-midi du 4 septembre, quelques heures avant l’arrivée du premier tank d’une Division blindée britannique. Un tankiste frappe à la porte du café vers 21h30 ce soir-là et il est convenu qu’un camion viendra les chercher au matin. Le lendemain le camion arrive, les conduit au QG de l’unité, d’où ils seront menés vers une unité américaine. Après deux jours d’interrogatoire, ils sont conduits à Paris où ils logent à l’Hôtel Meurice. Charles Carlson est interrogé par le 2nd Lt Robert Bacon du IS.9 le 6 septembre 1944 et est à nouveau interviewé le lendemain à son retour en Angleterre.

Le rapport E&E 1664 de Charles ELWELL donne les noms suivants de personnes qui l’ont aidé (quelques détails ont été ajoutés par nos soins) :

En Belgique: "Mr et Mme GATELLE, gare de Blandain» (Il pourrait s’agir de Walter CATOIRE, 30 Hameau des Quenoque, près de la gare de Blandain)"

En France:

 

Une photo à www.awm.gov.au/collection/P03475.001 montre Louise Heller entourée de seize des 21 hommes aidés par le couple :

 

Billy-Montigny, France. Group portrait of jubilant liberated allied airmen who had been
in hiding after being shot down or crashing in France and Madame (Mme) Louise Heller,
a member of the French Resistance group La Voix du Nord (Voice of the North).
Identified is Flying Officer (FO) Arnold Morrison RAAF, sole survivor of a crashed aircraft
(front row, second from right) and 427302 FO John Anglin Cullity RAAF (front row, right).
Mme Heller, an Austrian national, and her husband Ernest ran a photographic studio
and she was a billeting officer for La Voix du Nord. All those pictured were her 'clients'.
The men, all in civilian clothing, were members of the RAF, RAAF, RCAF and USAAF
who were in hiding in the vicinity of Lens at the time of liberation.
Billy-Montigny, France. Portrait de groupe d’aviateurs jubilants libérés alliés qui avaient été
se cacher après avoir été abattu ou s’être écrasé en France et Madame (Mme) Louise Heller,
membre de la Résistance française La Voix du Nord (Voix du Nord).
Il s’agit de l’officier de bord (P/O) Arnold Morrison RAAF, seul survivant d’un aéronef écrasé.
(première rangée, deuxième à partir de la droite) et 427302 FO John Anglin Cullity RAAF (première rangée, droite).
Mme Heller, de nationalité autrichienne, et son mari Ernest dirigeaient un studio de photographie
et elle était chargée de l’hébergement à La Voix du Nord. Toutes ces personnes étaient ses 'clients'.
Les hommes, tous en civil, étaient membres de la RAF, de la RAAF, de l’ARC et de l’USAAF.
qui se cachaient dans les environs de Lens au moment de la libération.

 

Margaret, la fille de Charles Carlson, nous a confirmé le 2 mars 2013 que son père se trouve à l’extrême gauche dans la rangée de devant tenant le chien des HELLER dans ses bras. Elle nous a fait parvenir par la suite un fascicule rédigé par Anne Jacobson Robertson au départ des souvenirs que lui a confié Charles Carlson et publié à titre privé par James Carlson (fils de Charles) en 1996 : "The Road Home – The story of bombardier Charles V. Carlson’s 11 months behind enemy lines with the Belgian and French underground during World War II". La photo ci-dessus, prise par Ernest HELLER, y figure et précise que William DuBose est assis à côté de Charles Carlson et que Charles Elwell est à l’extrême droite dans la rangée du haut. Le 2nd Lt William Clifford DuBose Jr (1924-2005) était pilote du P-38J Lightning n° 43-28724 du 55 Fighter Group/38 Fighter Squadron, abattu le 17 Juin 1944 – Rapport d’évasion E&E 1634.

Louise Heller décède en 1988, Ernst la suivra en 1990. Une stèle à leur mémoire a été érigée dans le village à l’initiative du Dr Barry McKeon et de son épouse, des Australiens qui s’occupèrent d’honorer les dernières volontés des Heller, sans succession, et qui avaient vécu les dernières années de leur vie en Australie.

 


 
 
 

Extrait de Sur la route du retour

Ecrit par Anne Jacobson Robertson

Publié par James Carlson 1996

Traduit par Régis Doucy et Bernard Leclercq 2017

 

Les Heller

 

Ernst et Louise Heller étaient antinazis bien avant les premiers jours de guerre. Hongrois, il était photographe ; elle, était originaire d’Autriche. En 1939 et 1940, les Heller avaient pris une mesure risquée en alertant les fonctionnaires américains alors qu’ Adolf Hitler avait envahi successivement plusieurs pays du continent européen.

Comme les Allemands stationnés en France ne faisaient pas confiance aux photographes français, ils se tournèrent vers les « Photographies Heller » pour traiter leur film. Ernst Heller en a profité pour faire des impressions supplémentaires de chaque image où on pouvait voir un équipement de véhicule militaire ou des insignes de soldat.

Chapitre 9

Les Heller

Ernst et Louise Heller de Billy-Montigny

Lorsqu’il en avait recueilli un bon nombre, lui ou son épouse les déposait dans la boîte aux lettres du consulat américain tout proche; il était ouvert parce que les États-Unis n’étaient pas encore entrés en guerre.

La prochaine grande contribution du couple est survenue au début de 1944 quand ils ont caché leurs premiers aviateurs alliés. Parmi eux se trouvaient Charley et Chuck, qui ont dormi deux nuits à la fin du mois de mars au-dessus de la boutique de photographie avant de gagner en voiture avec Mme Heller la maison d’un contremaître des mines de charbon de Sallaumines, à trois kilomètres de là. Le contremaître avait la responsabilité d’un grand nombre de prisonniers de guerre russes que les Allemands avaient assignés pour aider à exploiter le charbon. Cet homme n’est pas resté dans la maison, mais sa fille, qui l’aidait, y est restée. Malgré la proximité des prisonniers, Chuck et Charley pouvaient profiter du plein air car la maison comportait un jardin clôturé par un mur.

Louise Heller venait fréquemment et demandait parfois aux deux hommes ce qu’ils pensaient des activités de la Résistance. Une fois, elle a fait rapport qu’entre 15 et 20 wagons de munitions étaient arrivés à Billy-Montigny et étaient stationnés sur les voies proches de la mine. Elle voulait savoir si elle devait en informer les Anglais. Il y avait un risque que les aviateurs cachés, ainsi que des civils locaux, puissent être touchés lors d’un raid qui serait programmé suite à cette situation.

« Je lui ai dit qu’elle devait le faire et je lui ai dit de leur laisser le choix de décider si c’était mettre en danger les personnes », déclara Chuck. Elle l’a évidemment fait par radio et quelques nuits plus tard,

le 10 mai 1944, les Anglais sont venus bombarder. Chuck était à l’intérieur quand Charley a hurlé du  jardin qu’il y avait trois feux d’artifice. Chuck, dont l’avion avait été abattu deux mois après celui de Charley, en savait un peu plus sur la toute dernière tactique de bombardement nocturne qu’utilisait la Grande-Bretagne. Quelques pilotes, spécialement formés, laisseraient tomber des identificateurs de cible qui pourraient être vus du ciel. Puis, des avions plus gros, qui volent à quelques minutes d’intervalle sur une seule ligne - pas en formation comme le faisait les escadrons des États-Unis -, ont laissé tomber leurs bombes une à la fois.

Quand Chuck a vu « les feux d’artifice », il a emmené Charley et la fille du mineur dans la cave.

« Pendant les 25 minutes suivantes, nous avons été sous un bombardement très sévère qui entraîna la mort de 70 civils . Il était tellement proche qu’il a détruit de nombreuses tuiles du toit de la maison »,

a t-il rappelé. « Les bombardiers ont raté le train, mais ont endommagé les voies de sorte que le raid a été partiellement réussi, car il a retardé les Allemands dans le transport de leurs munitions ».

Un soir d’avril, alors que les hommes étaient là depuis trois semaines, Mme Heller est arrivée visiblement bouleversée. « Il faut que Chuck et Charley quittent immédiatement Sallaumines », dit-elle.

Une voiture les attendait. Les deux hommes ont donc rassemblé leurs maigres affaires et sont sortis.

Mme Heller n’est restée que quelques instants seulement à l’intérieur avec la fille. « On avait appris que ces gens avaient collaboré avec les Allemands. On avait vu que la fille était sortie avec des soldats allemands », dit Chuck. Apparemment, ils jouaient sur les deux tableaux au cas où les nazis auraient quand même gagné la guerre.

Il faisait déjà sombre et le chauffeur roulait avec les feux éteints. Mme Heller lui dit de se rendre en toute hâte dans une ville située à l’est de Billy-Montigny. En chemin, elle expliqua qu’en ville on disait que le contremaître de la mine n’était plus digne de confiance.

« Arrivés à Henin-Liétard et après avoir emprunté quelques rues étroites, nous sommes arrivés à une très grande maison entourée par un mur en briques. Mme Heller est sortie et a ouvert une grande et lourde porte en métal. Puis, nous sommes entrés dans la cour », dit Chuck. Ils ont attendu dans la voiture pendant qu’elle parlait avec les propriétaires du domaine, qui ne s’attendaient pas à sa visite ni à celle de ses passagers, mais qui avaient précédemment dit qu’ils seraient heureux de cacher des aviateurs. Un certain temps s’écoula avant qu’elle ne revînt.

Elle les introduisit dans le salon et les présenta à la maîtresse de maison. Mme Heller affirma que, même s’il y avait des soldats allemands qui logeaient au troisième étage, les deux aviateurs pourraient y rester jusqu’à ce que l’on trouve une autre maison en toute sécurité. Les risques encourus ici étaient préférables à celui de continuer à rester à la maison du mineur.

La dame - Chuck et Charley n’ont jamais su son nom – expliqua alors combien sa famille courait un grand danger. Tous les autres membres de la famille étaient allés habiter avec des amis ou des parents résidant dans d’autres villes. Elle dit aussi que cent Allemands ou plus même étaient logés dans une école de la rue. Les soldats qui vivaient dans la maison étaient huit, plus un officier. Cependant, il était possible que les deux aviateurs alliés y restent, parce que l’officier - qui était le seul nazi à jouir du libre usage de l’ensemble de la maison - venait de partir pour l’Allemagne pour un congé de 10 jours.

Les chambres familiales étaient situées au deuxième étage, mais la maîtresse de maison jugeait dangereux pour Charley et Chuck d’emprunter les escaliers où ils pourraient trop facilement rencontrer les Allemands. Elle décida donc que les aviateurs pourraient dormir dans le salon (comme l’officier était parti, personne ne viendrait là jouer du piano) sur un lit qui pourrait être glissé comme une barricade devant la porte de la salle. Pour elle, cet arrangement fonctionnerait bien parce que, chaque nuit, autour de 22 heures, les soldats allemands partaient en patrouille de nuit. Ensuite Charley et Chuck pourraient dormir. La première nuit, le bruit de bottes donna le signal du coucher. Mais il ne fallut pas longtemps avant que Chuck ne se réveille pour entendre Charley ronfler vigoureusement. Le secouant, Chuck l’avertit que cela poserait un problème quand les soldats rentreraient de leur poste à 3 heures du matin. Ils pourraient alors procéder à deux arrestations dans la maison.

Pendant les sept autres nuits, Chuck et la dame ont dû réveiller Charley chaque fois qu’ils pensaient que les Allemands pourraient se promener dans les couloirs.

Mme Heller est revenue les voir un jour avant que l’officier allemand ne soit de retour. Elle et son mari devraient les garder chez eux, au-dessus du magasin de photographie parce qu’elle n’avait pas trouvé un nouvel endroit. Comme les deux Américains étaient de nouveau coincés à l’intérieur, ils ont mis au point une série d’exercices pour garder la forme et pour éviter l’ennui.

Pendant les trois dernières semaines de mai, Chuck et Charley ont rencontré quelques-uns des autres aviateurs que les Heller avaient aidés à se cacher. Ils n’apprirent qu’à leur libération qu’il y en avait 21 en tout à la fin de la guerre. La nourriture et les cigarettes étant rares, Mme Heller avait développé un réseau dans lequel les habitants des environs en qui on pouvait avoir toute confiance mais qui ne pouvaient pas loger un aviateur, contribuaient à trouver ces denrées rares en donnant des timbres de rationnement à la place.

Chapitre 11

La libération

Chuck et Charley se cachèrent pour la dernière fois chez M. Caron, un restaurateur de Fouquières, commune située à plusieurs kilomètres au nord-ouest de Billy-Montigny. Il cachait les aviateurs derrière la cuisine, dans une réserve pour stocker les légumes. Les hommes avaient cessé leurs activités d’aide à la Résistance. On ne parlait plus d’amener les aviateurs à pied par les montagnes en Espagne et on savait que ce n’était qu’une question de temps avant que les Alliés n’arrivent.

C’est le 6 juin dernier que l’opération Overlord, avec l’invasion de la Normandie, s’était produite. Ce fut «Le débarquement», qui permit aux Alliés de franchir les lignes allemandes et à partir du 25 juillet, de commencer à reconquérir la France et à avancer en direction de l’Allemagne. Plusieurs facteurs clés ont empêché les Alliés de marcher plus avant : les troupes nazies, bien sûr, les épaisses haies de Normandie créées à l’époque des Romains. De plus un goulot d’étranglement dans la topographie limitait l’espace à 3 et 7 km de large, dans lequel les troupes et les fournitures ne pouvaient se déplacer.

Le 1er août, la 3e armée des États-Unis sous la direction du général George Patton est devenue opérationnelle.

C’est lui qui a dirigé la libération de la France, l’Allemagne, la Hollande, la Belgique et le Luxembourg. Fin août, les Alliés libéraient totalement la France.

Les Heller ont organisé une petite fête le 3 septembre, date qui s’est avérée être celle de la veille de la libération. Ils ont rassemblé les 16 derniers de leurs aviateurs pour une photographie commémorative et ont servi des délices qui étaient presque impossibles à trouver : du filet de boeuf, des champignons et du champagne.

La photographie prise par Ernst Heller est parue dans plusieurs journaux locaux peu de temps après, y compris dans l’édition de la Voix du Nord du 14 septembre 1944. Un compte-rendu des activités de Mme Heller est paru dans Nord Éclair, un autre journal local, le 17 septembre 1944.

« Nos lecteurs ont pu voir, ces derniers jours, une photo de Mme Heller entourée par 16 des 21 soldats alliés qu’elle a cachés, logés et nourris pendant la guerre. Les journalistes l’ont rencontrée chez elle à Billy-Montigny, où son mari est photographe.

Mme Heller, Viennoise de naissance, est devenue hongroise par son mariage.

En janvier 1944, elle a reçu les deux premiers pilotes anglais. Ils lui étaient confiés par une organisation qui ne pouvait les cacher à leur place. Puis en mars, deux autres sont venus trouver asile chez elle.

Ainsi, chaque mois, elle en a logé quelques-uns pour atteindre le nombre impressionnant de 21 en juillet.

Au moment de la libération, 16 d’entre eux lui étaient encore confiés, cinq autres ayant rejoint les lignes alliées. Il va sans dire - la sagesse la plus élémentaire l’exigeait - que tous ne demeuraient pas chez elle. Ils

étaient abrités dans les communes voisines.

Mme Heller ne souhaite pas insister sur les difficultés inhérentes à une telle entreprise. Elle est allée en voiture chercher les aviateurs dans différentes régions où les Allemands grouillaient, jusque dans un rayon de 40 kilomètres. Souvent les aviateurs étaient vêtus de façon rudimentaire. Elle se mettait au travail pour leur fournir suffisamment de vêtements et de fournitures.

Ces temps difficiles ne sont pas encore si éloignés dans notre mémoire pour que nous ne nous souvenions pas des problèmes angoissants qui en découlaient pour tous par la suite. Mme Heller s’est appliquée à les résoudre pour que ses « pensionnaires » ne manquent pas d’appétit. C’est grâce à une aide généreuse qu’elle a pu réaliser sa tâche. Ses « clients » devaient s’habituer à un vulgaire tabac gris et même au tabac belge. Ils étaient presque tous des fumeurs enragés et utilisaient une quantité effroyable de tabac. « Mais ils n’en manquaient pas » dit Mme Heller en souriant.

Ces réfugiés ne sortaient que quand il faisait complètement nuit. Les petites indiscrétions, si souvent fatales, purent ainsi être évitées. Quand une personne en dehors de la famille apprenait la présence d’un aviateur anglais dans la maison d’un autre, Mme Heller le changeait de suite de résidence. En été, Mme Heller accompagnée par ses amis réfugiés était précédée par une personne distante de 50 mètres, de sorte que si une patrouille se présentait pour vérifier les papiers, ils avaient le temps de faire demi-tour.

Les maisons qui abritaient ces Anglais étaient toujours rigoureusement fermées. Si quelqu’un frappait, le pilote se cachait sur le sol. Dans la plupart des cas, une solution était prévue. Si l’un ou l’autre était capturé, il avouait qu’il était arrivé dans la nuit et qu’il s’apprêtait à se présenter au commandant.

Dieu merci, cela ne s’est jamais produit. Grâce aux précautions prises, les gens qui abritaient des Anglais ne se connaissaient pas, ainsi tout allait bien.

Mais cela n’a pas mis fin à l’activité de Mme Heller. Elle a aussi contribué à mettre sur pied une organisation forte de 400 FFI de la région. En relation directe avec les agents du Service de renseignement, elle leur donnait souvent des informations sur les dépôts de munitions, les rangées de torpilles, le passage des troupes, les situations d’importance majeure. Son dévouement s’étendait à tous les domaines. C’est ainsi qu’elle s’est tellement démenée qu’elle a réussi à faire parvenir de la nourriture aux prisonniers russes de l’hôpital. Il faudrait un livre pour raconter toute son activité.

Terminons par citer les personnes qui ont le plus aidé Mme Heller dans son travail : les deux frères Baudart, qui ont souvent transporté des armes et des aviateurs ; la famille Deconcourt, épiciers de Sallaumines qui abritèrent simultanément neuf aviateurs; M. Laine et M. Langlin à Fouquières; M. Caudrelier avenue de la fosse 3 à Méricourt ; M. Alfred Caron, restaurateur, 2 rue Emile Zola à Fouquières-les-Lens ; M. Merlin de la rue Passerelle; M. Roussel 2 avenue de la Fosse ; M. Perrey, laitier de Billy-Montigny;

M. Chopin, brasseur ; M. Vaniskemski, boucher à Méricourt, enfin Mlle Eliane Delayence de Noyelles-sous-Lens, qui lui apporta son aide précieuse dans de nombreuses circonstances. Le jour de la libération de Billy-Montigny, Mme Heller est allée chercher ses protégés partout où ils se trouvaient.

De la fenêtre de sa maison, le commandant Bastien s’adressa à la foule. Mais les exclamations devinrent délirantes quand les 16 aviateurs de l’armée alliée lui furent présentés. Une vibrante « Marseillaise » éclata.

Jamais Mme Heller ne fut aussi heureuse qu’à ce moment-là ».

Le 4 septembre après-midi, quelques heures avant l’arrivée du premier bataillon de chars britanniques, les Allemands quittèrent Fouquières et Billy-Montigny.

Chuck disait qu’on aurait pu penser que les Nazis avaient l’une des armées les plus modernes de cette journée, mais en réalité, ils ont sorti leurs pièces d’artillerie tirées par des chevaux.

Les Caron, Chuck et Charley observaient par les fissures d’une fenêtre ombragée les troupes libératrices qui arrivaient. Il était peut-être 21 h 30 ce soir-là quand on frappa à la porte. Le café était fermé.

Les coups continuèrent. Finalement,les Caron dirent à Chuck d’aller ouvrir.

« C’était un soldat britannique.Il dit en très mauvais français : « Est-il possible d’avoir une tasse de thé ? »

Diable non, je lui ai dit :

« Entrez ! Nous allons vous donner du café ». Il fut très étonné. » dit Chuck.

« Les gars, vous êtes comme des cafards qui sortent de l’armoire», déclara le Britannique.

Chuck était le septième aviateur que l’officier avait rencontré en 7 km. L’officier était responsable d’une fourgonnette d’outils et de pièces pour réparer les tanks qui avaient

Les Heller et les 16 aviateurs ont signé le menu de la célébration de la libération pris de l’avance. Quand Chuck et Charley lui demandèrent ce qu’ils devraient faire, l’officier leur répondit qu’il informait par radio le quartier général et que, le matin, un camion les ramasserait tous les

deux. La même nuit, le major britannique écrivit à son épouse, Ann Saphir, le récit de cette rencontre et lui dit que Chuck était en bonne santé et qu’il allait se mettre en route vers le quartier général pour un débriefing. Elle a transmis alors par câble ces bonnes nouvelles, dès le 9 septembre, à Mme Carlson et les confirma par une lettre adressée le même jour.

 

 

 

 

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